Muscler sa mémoire : un jeu d'enfant?

8 Décembre 2008 à 0H00

Il n'y pas que les muscles des cuisses ou de l'abdomen que l'on peut muscler grâce à l'exercice. Entraîner régulièrement sa mémoire ou sa concentration, grâce à la lecture, aux mots croisés ou au bridge par exemple, aide à maintenir un cerveau en bonne santé et à retarder le déclin cognitif. Les neuroscientifiques l'ont prouvé et, depuis, ne cessent de le répéter sur toutes les tribunes. «Les personnes âgées nous ont entendus, constate Louis Bhérer, professeur au Département de psychologie et auteur de quelques-unes de ces études. Les concepteurs de jeux vidéo aussi.»

Lancé par la compagnie Nintendo et spécialement conçu pour ses petites consoles portatives de type DS, BrainAge est la toute dernière vague japonaise à déferler sur l'Amérique du Nord. Le jeu connaît une popularité monstre auprès des baby-boomers. Sous les bons conseils du Dr Ryuta Kawashima - un neuroscientifique japonais dont le visage apparaît à l'écran -, les joueurs doivent résoudre des problèmes mathématiques, retenir des mots, résoudre des anagrammes et ce, le plus rapidement possible.

Selon le site internet de Nintendo, quelques minutes de jeu par jour suffiraient à stimuler les zones cérébrales impliquées dans la mémoire, la créativité ou la concentration. Assez pour redonner à notre cerveau la jeunesse de ses 20 ans!

Tous les neuroscientifiques ne sont pas convaincus. Plusieurs détracteurs accusent Nintendo de n'avoir qu'une idée en tête : vendre des consoles DS à une toute nouvelle clientèle, plus âgée que les jeunes qu'elle rejoint habituellement. Et tant pis si on donne de faux espoirs à ces nouveaux clients. Ils ne sont pas plus tendres envers les autres jeux du même type, dont NeuroActive, un logiciel québécois abondamment annoncé sur nos chaînes de télévision.

Gros bémols

Louis Bhérer n'est pas prêt à lancer une attaque sévère contre les fabricants, mais il reste sur ses gardes. «Dans la mesure où ce genre de jeu incite les gens à rester actifs intellectuellement, c'est certainement positif. Toutefois, j'ai plusieurs réserves. Les spécialistes du marketing tournent les coins très ronds en s'appropriant des arguments scientifiques pour faire mousser leurs ventes.» On montre par exemple l'image du cerveau d'un joueur bien entraîné et celui d'un joueur moins assidu. «Certains de mes collègues sont carrément choqués.»

Le neuroscientifique a épluché la littérature et n'a trouvé aucun article scientifique prouvant un quelconque effet de ces jeux sur les fonctions cognitives des joueurs. «Je ne dis pas qu'il n'y a pas de bénéfices, mais il faudrait les démontrer de façon précise. Les jeux choisis sont-ils optimaux? À quelle fréquence faut-il les pratiquer? Ont-ils un effet dans la quarantaine? Dans la soixantaine? Toutes ces questions demeurent sans réponse.»

À l'Institut universitaire de gériatrie de Montréal, Louis Bhérer a mis au point son propre gym cognitif. Des personnes âgées viennent s'entraîner à divers jeux programmés sur ordinateur. «Mais ça n'a rien à voir avec l'environnement ludique d'un jeu Nintendo. Ce sont des jeux répétitifs, voire monotones. Ils sont conçus pour entraîner des fonctions cérébrales précises et leur impact est mesuré avec rigueur.»

Une stratégie plus large

S'il se montre prudent face aux effets physiologiques des jeux vidéo commerciaux, le professeur est catégorique lorsqu'il est question de la fonction de BrainAge qui sert au joueur à calculer l'âge de son cerveau, sur une échelle de 20 à 80 ans. «Ce calcul n'a aucune validité scientifique, dit le chercheur. Le cerveau n'a pas d'âge chronologique.» Pour preuve, un article récemment publié dans la revue Neurobiology of Aging analysait le cerveau d'une dame décédée à 115 ans. Sa matière grise ne montrait aucune trace physiologique de vieillissement. À l'inverse, un enfant peut très bien accuser des faiblesses cognitives.

Louis Bhérer ne veut pas décourager les adeptes. Entraîner sa mémoire est une bonne première étape pour retarder le déclin cognitif. Les jeux vidéo doivent cependant s'insérer dans une stratégie plus large. Il faut pratiquer une activité physique, tout aussi bénéfique pour le cerveau que la gymnastique cognitive. Il faut ensuite bien s'alimenter.

Il faut également rester socialement actif. Se faire des amis, se chicaner aussi. «Une bonne engueulade, c'est excellent pour le cerveau, dit Louis Bhérer. Lire les expressions faciales, pondre des arguments, ça fait travailler les neurones.»

La stimulation intellectuelle n'est donc qu'une facette d'un bon plan de mise en forme cérébrale. Et encore là, les jeux vidéo ne sauraient suffire. «Il faut de la variété, souligne Louis Bhérer. Apprendre une nouvelle langue, lire, écrire. Les jeux vidéo peuvent certainement aider, mais il ne faut pas perdre de vue leur objectif premier : s'amuser.»

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