Les droits au musée

La muséologue Jennifer Carter s'intéresse à l'émergence des musées consacrés aux droits de la personne.

2 Octobre 2013 à 15H11

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Le Museo de la Memoria y los Derechos Humanos à Santiago, au Chili. Photo: Jorge Barrios.

Depuis le début des années 2000, près d'une dizaine de musées voués à la promotion et à la défense des droits de la personne sont apparus dans différent pays d'Europe, d'Asie, d'Amérique latine et d'Amérique du Nord. Au Canada, le nouveau Musée canadien pour les droits de la personne (MCDP), un musée national, ouvrira ses portes en 2014 à Winnipeg. «Il s'agit d'un phénomène encore émergent, observe Jennifer Carter, professeure au Département d'histoire de l'art. Ces institutions se définissent elles-mêmes comme des musées ayant pour mission de défendre des causes liées aux droits de la personne et à la justice sociale.»

Embauchée par l'UQAM en décembre 2011, Jennifer Carter est titulaire d'un doctorat en histoire et théorie de l'architecture de l'Université McGill. Elle a travaillé, entre autres, au Centre canadien d'architecture et au Musée des beaux-arts de l'Ontario. Elle a aussi  enseigné à l'Université de Toronto et a été commissaire de plusieurs expositions. La professeure s'intéresse particulièrement au rôle des musées dans la défense des droits de la personne et aux relations entre l'architecture des musées, leur fonction de  représentation et la mise en espace des expositions. «Le champ de la muséologie au Québec est particulièrement dynamique, dit-elle. Dans ce domaine, l'UQAM se distingue par sa masse critique de chercheurs et son profil multidisciplinaire.»

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La professeure Jennifer Carter. Photo: Nathalie St-Pierre.

Peu de recherches ont été effectuées sur les musées des droits de la personne et sur leur impact dans la société, souligne Jennifer Carter, qui a reçu des subventions du Fonds de recherche Société et culture du Québec et du Conseil de recherches en sciences humaines du Canada pour les trois prochaines années. «Je vais analyser comment le MCDP à Winnipeg, le Children's Museum for Peace and Human Rights à Karachi, au Pakistan, certains musées de la paix au Japon et ceux au Chili et au Paraguay, situés dans des environnements géopolitiques et culturels très différents, abordent la question des droits de la personne. Mes recherches porteront sur les usages sociopolitiques de ces musées, leurs approches pédagogiques et les nouvelles compétences requises des muséologues souhaitant travailler dans ce domaine.»

Des lieux de réflexion et d'action

Les musées dédiés aux droits de la personne cherchent à susciter la réflexion, prennent position, voire s'engagent dans des actions et invitent leurs visiteurs à faire de même. «Le Musée canadien pour les droits de la personne, par exemple, vise à accroître la compréhension d'événements passés et futurs touchant les droits de la personne, tant au Canada qu'à l'étranger», note la chercheuse. L'été dernier, il a signé une entente avec un réseau guatémaltèque qui effectue des recherches sur des milliers de personnes disparues dans ce pays. En Angleterre, le musée de l'esclavage à Liverpool incite les visiteurs à signer des pétitions contre des formes contemporaines d'esclavage. Le Musée Tuol Sleng, au Cambodge, possède des collections de photographies de victimes des Khmers rouges, prises par ces derniers, qui sont maintenant utilisées par les Nations unies et le gouvernement royal du Cambodge pour dénoncer leurs atrocités.

Autre exemple, le Museo de la Memoria y los Derechos Humanos à Santiago, au Chili, inauguré en 2010, a pour mission de faire connaître les crimes commis sous la dictature de Pinochet et de favoriser la culture des droits de la personne et les valeurs démocratiques. «Lieu de mémoire et de guérison, le musée utilise de multiples objets pour relater cette période sombre de l'histoire du Chili: articles de journaux, affiches, dessins et aquarelles, vidéos, photographies d'époque, lettres, certificats d'emprisonnement», précise Jennifer Carter. On y trouve aussi un espace dans lequel un jeu de lumières évoque les veillées funèbres à la bougie, organisées à l'époque de la dictature pour honorer la mémoire des disparus.

Des questions éthiques   

Certaines institutions abordent des sujets socialement sensibles qui soulèvent des questions éthiques touchant les politiques de conservation et de financement, le choix des commanditaires et la mise en scène des expositions. «De quelle liberté d'expression disposent les musées subventionnés par l'État ? Dans quelle mesure le contexte géopolitique et culturel influence la définition des droits de la personne ? Comment représenter les génocides et les actes de torture ?», se demande la muséologue. Le MCDP a annoncé qu'il présenterait beaucoup de contenus sur les droits liés à l'orientation sexuelle et qu'il encouragerait la discussion sur l'utilisation du terme génocide pour décrire le traitement réservé historiquement aux peuples autochtones du Canada.    

Selon Jennifer Carter, les musées des droits de la personne doivent traiter du caractère controversé de certaines thématiques. «Il est nécessaire, dit-elle, d'expliquer au public le processus d'élaboration des projets d'exposition et de présenter les débats sur leurs formes et leurs contenus.»

Faire preuve d'ouverture

Compte tenu de leur nature et de leur mission, la professeure estime important que les musées des droits de la personne, actuels et à venir, fassent preuve d'ouverture. «Une équipe du Musée canadien pour les droits de la personne a parcouru dernièrement  une dizaine de villes du pays pour inviter le public à s'exprimer sur ce que devrait contenir la future programmation du musée, une démarche originale et peu habituelle. L'ouverture peut même être représentée par l'architecture des musées. Celui situé au Chili est un bâtiment de cuivre et de verre, translucide de jour et transparent de nuit, sorte d'antithèse des pratiques secrètes du régime de Pinochet.» Juste à côté, un artiste chilien a créé une installation évoquant notamment les séances de torture. Les gens descendent un escalier et se retrouvent à l'intérieur d'une salle, plongés dans le noir pendant quelques minutes. Soudain, une lumière forte jaillit, éclairant un mur tapissé de photos de citoyens anonymes.

«L'art est aussi présent dans ces musées. Il contribue à nous faire éprouver ce qu'il y a d'universel et de commun dans l'expérience humaine, même la plus difficile, au-delà des différences nationales et culturelles», soutient Jennifer Carter.  

 

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