Le génie du récit

Le doctorant Jean-Simon DesRochers figure parmi les écrivains les plus talentueux de sa génération.

4 Novembre 2013 à 11H04

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Jean-Simon DesRochers. Photo: Nathalie St-Pierre.

Lors d'un souper célébrant la parution de son premier recueil de poésie, L'obéissance impure, en 2001, Jean-Simon DesRochers avait annoncé à son éditeur, du haut de ses 25 ans, qu'il allait écrire un autre recueil meilleur que celui-là, puis qu'il lui soumettrait un gros roman qui allait bien se vendre, à un point tel que ses deux recueils de poésie seraient rapidement épuisés. Ah! ces aspirants écrivains à l'ego surdimensionné…

Sauf que c'est exactement ce qui s'est produit! Parle seul, paru deux ans plus tard, a remporté le prix Émile-Nelligan. Puis ce fut la consécration avec La canicule des pauvres (2009), un roman de 671 pages. Depuis, deux autres romans sont sortis des presses, Le sablier des solitudes (2011) et Demain sera sans rêves (2013), également bien accueillis par la critique.

Doctorant en études littéraires, Jean-Simon DesRochers cultive une passion dévorante pour l'écriture et la littérature, et il assume haut et fort son statut d'écrivain. C'est normal, dit-il, puisqu'il a décidé dès l'âge de 14 ans qu'il en ferait une carrière. «Je regardais un film qui était très mauvais et je me suis dit que je pouvais faire mieux», raconte celui qui soutiendra sa thèse en décembre prochain et qui a toujours plus d'un projet en cours.

À l'école de la poésie

Comment devient-on écrivain? En lisant, martèlent la plupart des écrivains. C'est ce que Jean-Simon DesRochers a fait, en autodidacte. «Je n'avais pas de passeur de livres dans mon entourage, raconte-t-il. Alors j'allais au Colisée du livre, coin Berri et de Maisonneuve, et je faisais le plein de classiques, en prose et en poésie.»

Quand vient le temps de se lancer dans l'écriture, il choisit l'école de la poésie. «Le poème est la façon la plus difficile de maîtriser une écriture signifiante. J'ai donc écrit énormément de très mauvais poèmes», dit-il sourire en coin.

«Je n'avais pas de passeur de livres dans mon entourage. Alors j'allais au Colisée du livre, coin Berri et de Maisonneuve, et je faisais le plein de classiques, en prose et en poésie.» »

Au baccalauréat en études littéraires, il rencontre François Charron, alors écrivain en résidence, à qui il montre ses écrits. Le poète le prend sous son aile, en lui offrant ses connaissances de la poésie et un accès privilégié à sa vaste bibliothèque. Le protégé intègre les leçons et les lectures, puis commence à mettre en forme son premier recueil de poésie. Seulement sa plume a des tournures qui ressemblent à celle du mentor, qui décide alors de rompre leur relation de travail afin que son protégé forge son propre style. L'apprenti y parvient et lorsqu'il soumet ses poèmes à François Hébert, éditeur aux Herbes rouges, la réponse ne se fait pas attendre. «Une semaine plus tard, je signais un contrat d'édition», se rappelle Jean-Simon DesRochers.

Une flopée de personnages

Après deux recueils de poésie, le passage au roman – «un lieu d'espace, d'amplitude, où l'on peut jouer à l'infini avec la forme et intégrer une multitude de connaissances», précise-t-il – s'est fait tout naturellement. Pas question toutefois de signer un roman au «je» sur les angoisses existentielles d'un jeune homme dans la mi-vingtaine.

La canicule des pauvres comporte une galerie de 26 personnages qui habitent un immeuble miteux, le Galant. Il y a Zach, le Français vendeur de drogue, Kaviak le pornographe, Monique, la proprio liftée, Jade, la prostituée, Takao, le bédéiste japonais en exil, Henriette, qui se meurt devant sa télé… «J'aime l'être humain, ses contradictions et ses paradoxes, affirme l'auteur. Le roman me permet de m'éclater à travers des possibilités qui ne seront jamais les miennes.»

S'éclater? En effet! Résolument ancré dans son époque 2.0, La canicule des pauvres donne dans la moiteur (évidemment!), la sueur, le sordide, la décadence et l'autodestruction. «Je me contente de présenter des personnages sans aucune forme de filtre moral, précise Jean-Simon DesRochers. La morale est l'affaire du lecteur.»

Son deuxième roman, Le sablier des solitudes (paru en 2011) met en scène une autre série de personnages hauts en couleurs, cette fois victimes d'un carambolage sur l'autoroute, ce qui donne lieu à d'autres scènes très dures, d'un réalisme cru parfois difficile à digérer, mais toujours bien ficelées. «J'ai été impliqué dans un carambolage quand j'avais 16 ans et c'était pire que ce qu'il y a dans mon roman», confie l'écrivain. La réalité dépasse toujours la fiction, non?

Une écriture du corps

La souffrance de l'esprit et la douleur dans la création, qui ont fait les choux gras de la psychanalyse, ne font pas partie de sa réalité. «Jouir dans la douleur? Je préfère juste jouir, dit-il en riant. C'est très matérialiste, mais j'assume totalement.»

Le romancier affirme que sa thèse, rédigée sous la direction des professeurs André Carpentier et Jean-François Chassay, fait partie intégrante de son œuvre. Elle a consisté à développer ce qu'il nomme une «approche bioculturelle des imaginaires des théories de la création». «Dans la francophonie, explique-t-il, nous sommes ancrés dans une tradition dualiste cartésienne – le corps et l'esprit – et les discours sur la création littéraire en découlent. Or, je n'y trouve pas mon compte, car cela ne reflète pas ma pratique. Je rejette la dualité corps-esprit: selon moi, il n'y a que le corps. Écrire, c'est physique. On ressent le langage, on incarne les phrases que l'on écrit.»

Cette réflexion théorique, il l'avait amorcée dans le cadre de sa maîtrise, qui a mené à la publication de son troisième roman, Demain sera sans rêves (2013), un roman d'anticipation à la trame hors de l'ordinaire. Le personnage de Marc, qui s'enlève la vie, voit les images de sa vie défiler sous ses yeux. Rien de bien nouveau jusque-là. Mais il voit aussi défiler les vies futures de son frère et de ses deux amies grâce à une technologie de transfert de souvenirs dans l'espace-temps. Ouf! Il en résulte un roman où le lecteur a peu de prises concrètes sur la trame narrative et est laissé à lui-même, souvent déboussolé mais sans pour autant bouder son plaisir, car les relations humaines sont toujours au cœur du récit.

Infatigable, Jean-Simon DesRochers peaufinera sans doute sa théorie au postdoctorat en cumulant ses tâches de chargé de cours et de scénariste. Un poste de professeur? «Enseigner la création littéraire et poursuivre mes recherches me combleraient de bonheur, dit-il. J'ai fouillé du côté des liens entre littérature et sciences cognitives et je crois qu'il y a là un bon filon de recherche…»

Ces impossibilités intrinsèques…

Il cite Anne Dillard, une écrivaine américaine qu'il adore: Chaque livre, chaque projet, renferme une impossibilité intrinsèque. «C'est vrai, ça se produit toujours. Il faut le reconnaître, terminer le projet en cours et démarrer un nouveau projet à partir de cette nouvelle idée qui ne pouvait s'insérer dans le projet précédent sans le faire dérailler.»

C'est donc sans surprise qu'il annonce avoir écrit un diptyque deux fois plus imposant que la Canicule des pauvres, à paraître en 2015. Il réécrit sa thèse de doctorat sous forme d'essai et il travaille également à l'écriture du premier roman d'une trilogie qui se déroule en 1944 dans le Red Light de Montréal. Nous assistons indéniablement à la construction d’un œuvre littéraire.

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