Les combats de Djemila Benhabib

Intellectuelle engagée au verbe tranchant, Djemila Benhabib consacre ses énergies à la défense de la laïcité et des droits des femmes.

13 Novembre 2013 à 9H21

Série Tête-à-tête
Rencontre avec des diplômés inspirants, des leaders dans leur domaine, des innovateurs, des passionnés qui veulent rendre le monde meilleur.​

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Djemila Benhabib. Photo: Nathalie St-Pierre.

Quand on lui demande de commenter le projet de Charte des valeurs québécoises proposé par le Parti québécois, Djemila Benhabib (M.A. science politique, 06) affiche d'abord un air dubitatif. «Je ne comprends pas très bien ce qu'on entend par valeurs québécoises, dit-elle. Par contre, je sais ce que signifient la neutralité de l'État à l'égard des religions, la liberté de conscience et l'égalité entre les hommes et les femmes. Ces valeurs ne sont pas proprement québécoises mais universelles, partagées par des millions de personnes sur la planète. Cela dit, même si la Charte est imparfaite, j'appuie ses recommandations parce qu'elles font la promotion de l'égalité et de  la citoyenneté plutôt que des communautarismes.»

Elle est comme ça, Djemila Benhabib. La candidate défaite du Parti québécois dans Trois-Rivières, aux dernières élections, aime participer aux débats d'idées. Elle  défend ses convictions avec fougue et ne craint pas la polémique. Conférencière recherchée et auteure à succès, elle a publié, de 2009 à 2012, trois essais qui lui ont assuré la notoriété et… quelques inimitiés. Dans son premier livre, Ma vie à contre-Coran,  pour lequel elle a remporté le Prix des écrivains francophones d'Amérique, Djemila Benhabib nous met en garde contre la montée de l'intégrisme musulman dans le monde. Dans Les soldats d'Allah à l'assaut de l'Occident, elle revient sur la naissance du mouvement islamiste en Égypte, sur ses alliances avec l'Occident et sur les dérives du multiculturalisme. Puis, dans Des femmes au printemps, paru l'an dernier, elle se penche sur les conditions des femmes tunisiennes et égyptiennes un an après le Printemps arabe.

Rejetant les accusations d'islamophobie lancées à son endroit par certains commentateurs, l'essayiste voit la diversité ethnique et religieuse comme une richesse. Elle-même est le fruit de cette diversité. Née en Ukraine en 1972 d’un père algérien et d’une mère chypriote grecque, Djemila Benhabib a grandi à Oran, en Algérie, au sein d'une famille de scientifiques. «J'ai eu la chance d'avoir des parents libres penseurs qui m'ont enseigné l'ouverture aux autres et l'importance de se battre pour la démocratie et la justice. Dans le quartier où nous habitions, nous fréquentions beaucoup d'étrangers, notamment des coopérants et des enseignants recrutés par l'Université d'Oran. Cette mixité sociale et culturelle dans laquelle je baignais a toujours teinté ma vision du monde.»

Éviter la fragmentation  sociale

Comment gérer la diversité ? Comment éviter la fragmentation dans nos sociétés de plus en plus multiethniques et multireligieuses ? Ces questions sont au centre du débat public, tant en Europe qu'en Amérique du Nord. L'été dernier, la décision de la Fédération québécoise de soccer d'autoriser le port du turban sikh, après l'avoir interdit a soulevé des controverses qui ont alimenté la confusion et entraîné un recul dans le débat sur la laïcité, estime la journaliste-écrivaine. Tout comme le jugement de la Cour d'appel en faveur de la prière aux séances du conseil municipal de Saguenay. «Depuis quelques années, nous vivons une crispation de plus en plus grande attribuable à la reconnaissance des particularismes religieux, dit-elle. Rares sont les sphères d'activités – santé, éducation, sports – qui ne sont pas touchées par des demandes d'accommodements. Cette multi-confessionnalisation de l'espace public et de nos institutions indispose plusieurs citoyens, favorisant ainsi l'effritement du lien social. Dans une démocratie, il n'est pas raisonnable d'invoquer la liberté de religion pour déroger à la loi et se soustraire aux normes de vie communes.»

«J'ai eu la chance d'avoir des parents libres penseurs qui m'ont enseigné l'ouverture aux autres et l'importance de se battre pour la démocratie et la justice.»

La lauréate 2012 du Prix international de la laïcité, remis en France par le Comité Laïcité République formé de personnalités intellectuelles, scientifiques et politiques, croit à l'affirmation claire et nette du principe de la laïcité pour contribuer à cimenter une société pluraliste comme le Québec. Elle souhaite l'adoption d'une charte reconnaissant officiellement le caractère laïc de l'État et de ses institutions, la séparation du politique et du religieux ainsi que la liberté de conscience et l'égalité entre les citoyens, qu'ils soient croyants ou non croyants, précise-t-elle. «Dans le jugement sur la prière à Saguenay, on a vu l'embarras des juges qui ne pouvaient se référer à un texte de loi régissant la neutralité de l'État à l'égard du religieux.»

La jeune auteure considère qu'il revient aux élus, et non aux tribunaux, de déterminer les règles du vivre-ensemble. «En France, c'est l'Assemblée nationale qui, à la suite d'un large débat et d'une campagne d'éducation auprès de la population, a interdit le port de signes religieux ostentatoires dans les écoles publiques. Cette loi, adoptée en 2004, n'a pas provoqué les violences ni les graves tensions sociales que plusieurs annonçaient.» Est-ce à dire qu'une charte de la laïcité devrait interdire aux employés de l'État le port de signes religieux ? «Un employé de l'État a un rôle de représentation qui exige déjà une neutralité politique absolue. La neutralité devrait aussi s'appliquer en matière de religion. J'ai moi-même travaillé pour le gouvernement fédéral pendant quelques années. Par respect pour ma fonction, je n'ai jamais affiché mes convictions politiques et philosophiques à mon travail, sans me sentir brimée pour autant. Dans notre société démocratique, les citoyens peuvent exprimer leurs convictions dans plusieurs autres espaces. L'État n'a pas à endosser les choix personnels de ses employés, car il doit être au-dessus de tous pour pouvoir représenter le mieux possible l'ensemble de la collectivité.»

Après le Printemps arabe

Même si elle est établie au Québec pour de bon, Djemila Benhabib suit de près les bouleversements en cours dans le monde arabo-musulman. En 2012, un an après le Printemps arabe, elle a vécu pendant quelques semaines au rythme de la Tunisie et de l'Égypte et a relaté son séjour dans son dernier essai, Des femmes au printemps.

«J'ai eu le sentiment que tout avait changé… sans que rien ne change. Certes, la peur était enfin disparue. Les gens osaient prendre la parole et venaient vers moi. Le nombre d'organisations sociales avait explosé. Le chômage, toutefois, ne s'était pas résorbé et les populations continuaient de réclamer, avec impatience, plus de démocratie et de liberté.»

«L'établissement d'une véritable démocratie dans les pays arabes est indissociable de l'émancipation des femmes.»

Djemila Benhabib est convaincue que les femmes achèveront un jour les révolutions du Printemps arabe. «L'établissement d'une véritable démocratie dans les pays arabes est indissociable de l'émancipation des femmes», affirme-t-elle. Or, dans ce domaine, on assiste plutôt à des menaces de régression. En Tunisie, le parti islamiste au pouvoir Ennahda a tenté de faire inscrire dans le projet de constitution le principe de complémentarité des hommes et des femmes, plutôt que celui de l'égalité des sexes, pourtant reconnu depuis 1956, une situation unique dans le monde arabe. En Égypte, les Frères musulmans et les Salafistes ont voulu abaisser l'âge minimal du mariage de 18 à 14 ans et décriminaliser l'excision. «Le statut accordé aux femmes est une pierre de touche permettant de distinguer deux projets de société : celui d'une société moderne et laïque et celui d'une société rétrograde dominée par le religieux», souligne Djemila Benhabib.

La militante féministe souhaite que se développe chez les musulmans un mouvement de réforme en faveur d'une plus grande liberté de conscience et de pensée. «L'histoire de l'Islam, rappelle-t-elle, est traversée par la confrontation entre un courant obscurantiste et un courant moderniste. Malheureusement, le courant intégriste, soutenu notamment par l'Arabie saoudite et le Qatar, est aujourd'hui dominant.»

De l'Algérie au Québec

Pour comprendre les raisons qui incitent Djemila Benhabib à s'engager avec passion dans la défense de la laïcité, il n'est pas inutile de connaître le parcours de cette femme dont la vie bascule au début des années 90, avec les attentats terroristes en Algérie et les assassinats de proches. Menacée de mort par les intégristes, sa famille fuit le pays en 1994 et se réfugie en France. Trois ans plus tard, âgée alors de 25 ans, Djemila quitte parents et amis pour s'établir, seule, au Québec.

«Quand j'étais en France, j'avais l'impression de vivre à la périphérie de l'Algérie en raison des liens de proximité entre les deux pays. Refusant de m'enfermer dans la douleur algérienne qui m'habitait jour et nuit, j'ai décidé de tout quitter pour découvrir un autre monde. Je voulais vivre dans un pays francophone, démocratique, sans passé colonial, accueillant à l'égard des immigrants, où l'égalité entre les hommes et les femmes était valorisée.»

À son arrivée au Québec, elle est correspondante pour un journal algérien francophone et couvre plusieurs conférences internationales à New York, en Europe et au Moyen-Orient, où elle interviewe Yasser Arafat. Parallèlement à son travail, elle s'inscrit à la maîtrise en science politique à l'UQAM.  «Mes études en science politique m'ont nourrie intellectuellement, souligne-t-elle, tandis que mon travail journalistique m'a permis de confronter les connaissances théoriques à l'expérience de terrain.»

Empêcher que le monde se défasse

Mère d'une fillette de sept ans, Djemila Benhabib consacre le gros de ses énergies à  l'enseignement de la géopolitique à l'Université du Québec à Trois-Rivières et à des projets de livres. Elle prépare un essai sur la situation des femmes et des enfants en Afghanistan, où elle a séjourné en août dernier, ainsi qu'un ouvrage sur la transmission des valeurs entre mères et filles à partir de témoignages de femmes de différentes générations, recueillis dans plusieurs pays au fil des ans.

Cette femme d'écriture se dit inspirée par des intellectuels comme Albert Camus et Gérald Godin qui, eux aussi, pratiquaient les métiers de journaliste et d'écrivain. «La trajectoire de Camus m'interpelle, observe-t-elle. Comme moi, il était d'origine algérienne, s'est exilé à l'étranger et entretenait un rapport ambigu avec son pays natal.»

Dans une allocution intitulée Pour une perspective laïque et féministe du monde, qu'elle a présentée l'an dernier en recevant le Prix international de la laïcité, Djemila Benhabib a cité ces mots d'Albert Camus : Chaque génération, sans doute, se croit vouée à refaire le monde, la mienne sait pourtant qu’elle ne le fera pas. Mais sa tâche est peut-être plus grande. Elle consiste à empêcher que le monde se défasse. «Aujourd'hui, je peux dire la même chose de ma génération», conclut Djemila Benhabib.

Source :
INTER, magazine de l’Université du Québec à Montréal, Vol. 11, no 2, automne 2013

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