Enjeux géopolitiques de Sotchi

Avec les yeux du monde tournés vers elle, la Russie réussira-t-elle à faire des Jeux olympiques le symbole de sa renaissance?

20 Janvier 2014 à 10H45

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Le président de la Fédération de Russie, Vladimir Poutine. Photo: Presidential Press and Information Office.

Chaque semaine d'ici au 7 février, Actualités UQAM publie un article sur une thématique liée aux Jeux olympiques de Sotchi.

Semaine du 13 janvier: Les infrastructures olympiques
Semaine du 20 janvier: Une analyse géopolitique et historique des Jeux
Semaine du 27 janvier: La Russie et les droits humains
Semaine du 3 février: Les étudiants-athlètes de l'UQAM à Sotchi

Pour obtenir les Jeux olympiques d'hiver de 2014, le président russe Vladimir Poutine s'est rendu en juillet 2007 au Guatemala afin de charmer les membres du Comité international olympique (CIO), réunis pour y choisir la ville hôtesse. Il a multiplié les courbettes, en français et en anglais, deux langues qu'il ne parle jamais, et a même fait livrer une patinoire par avion! Sotchi l’a emporté au deuxième tour par 51 voix contre 47 sur la ville coréenne de Pyeongchang.

Pourquoi la Russie a-t-elle choisi Sotchi, une station balnéaire au climat subtropical située sur les bords de la mer Noire, plutôt que Moscou ou Saint-Pétersbourg? «Le choix de Sotchi n'est pas anodin, affirme Éric Mottet, professeur au Département de géographie. Les Jeux olympiques donnent à Vladimir Poutine un formidable prétexte pour injecter beaucoup d'argent dans une région, le Caucase, que son gouvernement souhaite pacifier et mettre au pas. On y trouve des groupes islamistes qui rejettent le pouvoir central de Moscou depuis longtemps.»

Selon le spécialiste en géopolitique, ces Jeux ne sont que la première pierre d'un projet global de restructuration de la région, qui passera d'abord par un apport touristique – d'ici 2020, on projette la construction de plusieurs stations de ski – puis par des vagues d'immigration. «La technique n'est pas nouvelle, rappelle Éric Mottet. La Chine l'a fait en noyant la culture du Tibet avec des immigrants chinois et la Turquie aussi en construisant de grands barrages qui lui ont permis de déplacer des populations entières.»

Les récents attentats dans la région du Caucase font planer sur les Jeux une menace prise très au sérieux par le gouvernement russe, qui a déployé depuis plusieurs mois déjà un imposant système de surveillance. Plus de 40 000 hommes seront à Sotchi pour assurer la sécurité durant les Jeux.

Ces Jeux ne seront pas ceux des Caucasiens, qui sont tenus éloignés, souligne le chercheur. «Les travailleurs qui ont bâti les infrastructures ne sont pas de la région et aucune compagnie locale n'a obtenu de contrat. On a plutôt fait appel à de la main-d'œuvre d'Arménie, d'Ouzbékistan et du Tadjikistan. Les bénévoles sur le site ne seront pas non plus originaires de la région.»

Trois victoires internationales

Les Jeux de Sotchi, qui se veulent l'occasion d'affirmer la renaissance de la Russie, surviennent à un moment où le président vient de remporter trois victoires qui ont ramené le pays à l'avant-scène internationale, souligne Éric Mottet.

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Le professeur Éric Mottet.

Il y a d'abord eu la crise syrienne, qui a permis à Poutine de ridiculiser la diplomatie occidentale qui a lamentablement échoué. «Poutine pourrait même obtenir un accord de paix ou un dispositif transitoire pour la Syrie lors de la deuxième réunion de Genève qui aura lieu le 22 janvier, fait remarquer le professeur Mottet. S'il y parvient, vous pouvez être certain qu'il bombera encore plus le torse à Sotchi.»

Il y a ensuite eu l'affaire Edward Snowden, cet informaticien américain, ancien employé de la CIA et de la NSA, qui a obtenu l'asile temporaire en Russie après avoir révélé les détails de plusieurs programmes de surveillance de masse américains et britanniques en juillet 2013. «Cette affaire permet à Poutine de donner des leçons de démocratie et de liberté aux Américains et au reste de l'Occident», note le chercheur.

Finalement, l'Ukraine, qui était sur le point de signer un accord d'association avec l'Union européenne, a changé d'idée au dernier moment. «On se doute que les Russes ont dû faire des pressions et il y a de grandes chances pour que l'Ukraine intègre éventuellement l'Union douanière Russie-Biélorussie-Kazakhstan», souligne le spécialiste.

Une place en Asie

Les Russes aimeraient reprendre pied de façon durable en Asie, qu'ils ont négligée pendant longtemps, poursuit Éric Mottet. Or, la place a été prise par la Chine et l'Inde. «Ce n'est pas un hasard si les Jeux ont lieu en Asie centrale, puisque c'est la seule région asiatique où les Russes sont encore puissants.»

Vladimir Poutine veut que ces Jeux soient aussi grandioses et spectaculaires que l'ont été les Jeux de Pékin, en 2008. «Les Russes ont un sentiment partagé entre supériorité et infériorité envers la Chine, note le chercheur. Depuis 20-30 ans, ce sont les Chinois qui représentent une puissance économique, mais la Chine tarde à prendre la place qui lui revient au niveau politique. La Russie, qui a été une grande puissance, aspire à redevenir incontournable sur la scène diplomatique internationale.»

Une vitrine internationale?

«Les Jeux de Sotchi feront un étalage de richesse pour démontrer la puissance de la nouvelle Russie, autant à la face du monde qu'aux anciennes républiques soviétiques», souligne le professeur Jean Lévesque, du Département d'histoire.

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Le professeur Jean Lévesque. Photo: Nathalie St-Pierre.

Les Russes ne seront pas les premiers à se servir des Jeux olympiques comme vitrine internationale. Chaque pays hôte le fait. «Les premiers Jeux de l'ère moderne, en 1896, auraient dû se dérouler à Paris, puisque c'est le Français Pierre de Coubertin qui avait réanimé le mouvement olympique et créé le Comité international olympique (CIO), rappelle le chercheur. Mais un diplomate grec du CIO a fait valoir l'héritage antique. La Grèce, un pays sous-développé indépendant depuis 1830, voulait montrer au reste du monde qu'elle était sur la voie de la modernité. Voilà pourquoi les premiers Jeux ont eu lieu à Athènes.»

Hitler s'est servi des Jeux de Berlin, en 1936, pour en mettre plein la vue au reste du monde et les Jeux de Munich, en 1972, ont permis à l'Allemagne de se refaire une image et d'exhiber son économie florissante. «Il y a toujours un message à passer, qu'on peut voir surtout dans les cérémonies d'ouverture, note Jean Lévesque. En fait, moins le régime politique en place est sympathique, plus il veut épater la galerie. Ce fut le cas à Pékin en 2008.»

Le professeur a hâte de voir ce que les Russes réservent au reste de la planète. «Il y a désormais en Russie un côté parvenu qui n'existait pas à l'époque des Jeux de Moscou, en 1980.» Ces Jeux seront-ils tape à l'œil, à l'image du président russe torse nu sur son cheval?

Un peu d'histoire olympique…

La Russie tsariste a participé trois fois aux Jeux olympiques avant la Révolution de 1917, nous apprend Jean Lévesque, passionné par l'histoire du sport. L'Union soviétique est entrée au Comité international olympique (CIO) en 1949 et a participé à ses premiers Jeux olympiques à Helsinki, en 1952, terminant deuxième au tableau des médailles, devancée par les États-Unis. À Melbourne, quatre ans plus tard, les Soviétiques coiffent les Américains en remportant 98 médailles contre 74.

En 1980, les Jeux olympiques d'été de Moscou sont boycottés par une cinquantaine de pays, dont les États-Unis et le Canada. La raison officielle: l'invasion de l'Afghanistan par l'Union Soviétique en 1979. L'Union soviétique et une quinzaine de pays du bloc communiste rendent la pareille aux Américains en boycottant les Jeux olympiques d'été de Los Angeles à l'été 1984.

«Les Jeux de Sotchi, selon la rhétorique du régime russe au pouvoir, sont perçus comme une justice historique, car les Jeux de Moscou ont été gâchés par le boycott», explique Jean Lévesque.

Il s'agira donc des premiers Jeux olympiques organisés par la Fédération de Russie. En comparaison, les États-Unis ont accueilli les Jeux olympiques à sept reprises: 1904 (Saint-Louis), 1932 (Los Angeles), 1960 (Squaw Valley), 1980 (Lake Placid), 1984 (Los Angeles), 1996 (Atlanta) et 2002 (Salt Lake City).

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