L'évolution du savoir médical

Robert Gagnon a corédigé un ouvrage sur l'histoire de la médecine au Québec.

11 Septembre 2014 à 9H57

Photo
Thomas Eakins, The Agnew Clinic, University of Pennsylvania.

L'ouvrage Histoire de la médecine au Québec. 1800-2000. De l'art de soigner à la science de guérir (Septentrion) est fascinant à plusieurs égards. On y apprend notamment que la surconsommation de produits thérapeutiques, la pénurie de médecins, les débordements dans les hôpitaux et les prises de becs entre pharmaciens et médecins ne datent pas d'hier. Pourtant, il est frappant de constater combien la médecine du début du XIXe siècle n'a rien à voir avec celle de la fin du XXe siècle. «La véritable science médicale moderne apparaît au XXe siècle, mais le basculement s'effectue à la fin du XIXe siècle», note Robert Gagnon, professeur au Département d'histoire, qui signe ce livre avec son collègue Denis Goulet, professeur associé à la Faculté de médecine et des sciences de la santé de l'Université de Sherbrooke.

Leur ouvrage s'adresse principalement aux médecins férus d'histoire et aux étudiants en médecine, mais il saura plaire aussi au grand public grâce à ses nombreuses illustrations et photographies, toutes plus intéressantes les unes que les autres.

L'art de soigner

Les auteurs, qui ont choisi une trame narrative respectant la chronologie historique, abordent d'abord les anciennes pratiques thérapeutiques du XIXe sièce, «axées le plus souvent sur l'automédication et la pharmacopée populaire. Dans ce contexte, les interventions thérapeutiques sont variées et axées plutôt sur l'usage de l'alcool, des sirops, des toniques, des recettes d'herbes médicinales et d'une multitude de pommades, d'onguents, d'emplâtres.»

Ils traitent ensuite de l'institutionnalisation de la formation médicale. On apprend, entre autres, que l'importance de la dissection dans la formation des futurs médecins amenait certains à voler des cadavres dans les cimetières!

«Au cours du XIXe siècle, il y a encore des purges, des saignées et on parle encore de bile et de mauvais sang, mais tout cela sera du passé à la fin du siècle.»

robert gagnon

Professeur au Département d'histoire

C'est également au XIXe siècle que sont construits plusieurs hôpitaux, à Montréal et en région – Saint-Hyacinthe, Trois-Rivières, Joliette, Sorel, Sherbrooke, Chicoutimi, etc. On assiste alors à la naissance de la médecine hospitalière et des services d'urgence, de même que des services ambulanciers. «À la fin du XIXe siècle, la médecine clinique réussit à bien diagnostiquer les causes des maladies, mais elle est encore déficiente quant à sa capacité de guérir, observe Robert Gagnon. D'où le titre de notre ouvrage.»

À partir du milieu du XIXe siècle, les chirurgiens peuvent recourir à l'anesthésie (éther ou chloroforme). Les premières mesures de désinfection ne seront toutefois pas suffisantes pour empêcher les infections mortelles postopératoires, fréquentes à l'époque. «Même au début du XXe siècle, il y a encore des médecins qui se moquent des mesures d'hygiène et qui ne mettent pas de gants en salle d'opération, mais le virage est amorcé pour de bon avec l'avènement de la bactériologie», souligne le professeur.

Photo
Robert Gagnon. Photo: Martine Doyon

En effet, le XIXe siècle est la période pivot où la médecine délaisse la théorie des humeurs et des miasmes, qui datait des Grecs, pour adopter la théorie des germes. «Au cours du XIXe siècle, il y a encore des purges, des saignées et on parle encore de bile et de mauvais sang, mais tout cela sera du passé à la fin du siècle», note Robert Gagnon. Le développement de la bactériologie durant les années 1880 et 1890 permet de préciser le rôle joué par les micro-organismes dans les maladies infectieuses, mais aussi d'identifier les principaux vecteurs de propagation. C'est le début des mesures préventives et des campagnes de vaccination obligatoire. Mais cela ne s'effectue pas sans heurts: en 1885, des opposants au vaccin contre la variole causent une émeute à Montréal!

La professionnalisation de la médecine survient aussi au XIXe siècle, notamment avec la création du Collège des médecins, en 1847, et celle des premières associations et sociétés médicales.

La science de guérir

Au XXe siècle, le système hospitalier prend de l'expansion et les spécialités apparaissent: gastro-entérologie, néphrologie, cardiologie, etc. «À partir de 1920, et jusqu'en 1959, le gouvernement québécois instaure les bourses d'Europe – le premier programme de bourses d'études à l'étranger. Il s'agissait de bourses de perfectionnement, que les médecins obtiennent pour aller se former à Paris ou aux États-Unis. Ils reviennent ensuite pour enseigner à leur tour les rudiments de leur spécialité nouvellement acquise», explique l'historien, qui prépare un ouvrage sur le sujet en compagnie de Denis Goulet.

Cette spécialisation va de pair avec le développement de ce que l'on nomme la grande chirurgie: transfusions sanguines, chirurgies thoraciques, urologie, neurochirurgie, orthopédie, chirurgie cardiovasculaire et greffes d'organes.

«Au moins une cinquantaine de découvertes ayant fait progresser le savoir médical ont eu lieu au Québec et plusieurs Québécois ont contribué au champ international des connaissances en médecine.»

«Le chapitre que j'aime particulièrement porte sur le rôle des femmes, dit Robert Gagnon. De tout temps, elles ont été au chevet des malades. Elles le sont toujours à titre d'infirmières, mais elles s'occupent aussi de la pharmacopée et ce sont elles, plus spécifiquement les sœurs hospitalières, qui gèrent les hôpitaux francophones, du moins jusqu'à la laïcisation dans les années 1960.»

On apprend par exemple que vers 1890, l'Université Bishop's à Lennoxville est l'une des premières en Amérique du Nord à ouvrir sa faculté de médecine aux femmes. «En 1911, le registre du Collège des médecins du Québec nous apprend que seules 13 diplômées en médecine, toutes installées à Montréal, ont reçu le "privilège" de joindre les rangs de la profession médicale», lit-on dans l'ouvrage. L'Université McGill acceptera les femmes vers 1917, après une requête du Montreal Council of Women. «Aujourd'hui, les femmes sont plus nombreuses que les hommes au sein des facultés de médecine. Que de chemin parcouru!», lance Robert Gagnon.

Les derniers chapitres de l'ouvrage portent sur la croissance de la recherche biomédicale. «Au moins une cinquantaine de découvertes ayant fait progresser le savoir médical ont eu lieu au Québec et plusieurs Québécois ont contribué au champ international des connaissances en médecine, parmi lesquels William Osler, considéré comme le père de la médecine moderne, Wilder G. Penfield, fondateur de l'Institut de neurologie de Montréal en 1934, Armand Frappier, fondateur de l'Institut de microbiologie et d'hygiène de Montréal en 1938, et Fernand Labrie, fondateur du premier laboratoire d'endocrinologie moléculaire au monde en 1969», rappelle le chercheur.

Robert Gagnon et son collègue Denis Goulet poursuivront leur collaboration sur l'histoire de la médecine. Ils viennent en effet de recevoir une subvention du CRSH pour un projet de recherche portant sur l'histoire des maladies infectieuses au Québec.

PARTAGER