Le besoin d’appartenance sociale est l’un des besoins fondamentaux de l’être humain. «On ne pourrait pas vivre seul sur une île déserte et être heureux, car notre cerveau est conditionné par les interactions sociales», observe le professeur Stéphane Dandeneau, du Département de psychologie. Nous emmagasinons dans notre cerveau une foule d’informations découlant de ces interactions. Nous le faisons parfois de façon consciente et souvent de manière inconsciente. «C’est ce que l’on appelle des réflexes de pensée automatique, sur lesquels nous n’avons pas de contrôle», précise le jeune chercheur. Avec des collègues du Royaume-Uni, il a réalisé une étude sur la perception inconsciente de la compassion en lien avec le comportement autocritique.
Une nouvelle banque de données
Pour réaliser une telle recherche, il a d’abord fallu créer une banque de photos de visages exprimant la compassion… une tâche plus difficile qu’il n’y paraît! «Nous effectuons habituellement des recherches sur des émotions très tranchées, négatives ou positives, comme la joie, la colère ou la peur, souligne Stéphane Dandeneau. Pour cela, nous utilisons des photos de personnes souriantes ou renfrognées. Exprimer la compassion au moyen de la photo, c’est tout un défi!»
Celui-ci a été relevé avec brio par des comédiens. «Nous leur avons demandé d’afficher un visage doux exprimant le calme et la chaleur humaine, puis nous avons validé la pertinence de ces photos auprès d’un échantillon de personnes», explique le chercheur.
Des résultats sans équivoque
Pour tester la réaction des gens à des images de compassion et observer leur réflexe de pensée automatique, Stéphane Dandeneau et ses collègues ont demandé aux 70 participants à leur étude de remplir un questionnaire qui a permis d’évaluer leur propension à l’autocritique. «Certains s’autocritiquent peu ou de façon constructive, tandis que d’autres s’autocritiquent beaucoup allant parfois jusqu’à se détester soi-même», précise le chercheur.
La recherche était basée sur une démarche scientifique reconnue. Le participant doit regarder un écran d’ordinateur. Il voit d’abord apparaître deux photos côte à côte pendant une fraction de seconde – un visage neutre et un visage exprimant la compassion, par exemple, ou un visage neutre et un visage renfrogné. «Cela prend environ 14 millisecondes au cerveau pour enregistrer l’information, explique le professeur. Le sujet a à peine le temps de voir l’une des deux photos, mais inconsciemment son cerveau a enregistré les deux photos et a été attiré par l’une d’elles. C’est ce que l’on nomme le biais attentionnel.»
L’attention du participant porte donc sur un côté de l’écran. Or, on lui a donné comme consigne de départ de cliquer sur une forme qui apparaîtra à l’écran après les photos. «Si cette forme remplace l’image sur laquelle portait son attention, il cliquera plus rapidement que s’il doit reporter son attention de l’autre côté de l’écran. Nous effectuons des moyennes de temps de réaction pour jauger quelle image a retenu l’attention des sujets en premier lieu. Certaines personnes n’ont pas de biais attentionnel, mais d’autres oui. C’est le cas des personnes dépressives, par exemple, qui sont à l’affût des signes de tristesse.»
Les résultats sont sans équivoque: les personnes qui s’autocritiquent davantage ne perçoivent pas les images de compassion. «Elles les ignorent, elles sont aveugles à la compassion, note Stéphane Dandeneau. Tandis que celles qui sont “indulgentes” envers elles-mêmes remarquent les visages exprimant la compassion.»
Être attentif à la compassion
Ces résultats ouvrent la voie à la possibilité d’entraîner les personnes qui s’autocritiquent à porter attention à la compassion. «Il est en effet possible de modifier le biais attentionnel, note Stéphane Dandeneau. Nous l’avons déjà fait pour les personnes ayant une faible estime de soi. Nous leur avions demandé de cliquer sur le visage de la seule personne souriante parmi un ensemble de visages exprimant le rejet. Pour y parvenir, elles devaient non seulement identifier le visage souriant, mais aussi ignorer tous les autres. Et ça fonctionne! Les gens développent un nouveau réflexe de pensée automatique.»
Les collègues anglais du professeur Dandeneau, qui sont cliniciens, s’attardent notamment à la problématique de la compassion dans le traitement de la dépression. «On peut penser que les gens dépressifs, qui ont tendance à s’autocritiquer fortement, ne voient pas la compassion autour d’eux, tous ces appuis qu’ils pourraient utiliser pour cheminer vers un mieux-être. Modifier leur biais attentionnel est sans aucun doute une piste intéressante à suivre.»
