Des enseignants intimidés

Stéphane Villeneuve a mené une enquête sur la cyberintimidation vécue par des enseignants du primaire et du secondaire.

15 Septembre 2014 à 10H46

 

On parle beaucoup du phénomène de l'intimidation parmi les élèves du primaire et du secondaire, mais très peu des cas vécus par les enseignants. Le professeur Stéphane Villeneuve, du Département de didactique, a mené une recherche sur le sujet, plus précisément sur la cyberintimidation auprès du personnel enseignant du Québec. «Je m'intéresse à l'intégration des technologies par les enseignants et le sujet de la cyberintimidation est apparu sur mon radar. J'ai voulu creuser la question», explique le jeune chercheur.

Les nouvelles technologies et les réseaux sociaux sont devenus des moyens et des lieux qui facilitent l'usage de menaces, poursuit-il. «Lorsque les enseignants voient tout ce qui a été écrit sur eux, ils ont parfois un choc. Certains sombrent dans la dépression, tandis que d'autres abandonnent carrément la profession.»

Avec l'appui de la Fédération des commissions scolaires du Québec, de la Fédération des établissements d'enseignement privés et des directions de plusieurs commissions scolaires, Stéphane Villeneuve a soumis, au printemps et à l'automne 2013, un questionnaire en ligne (76,2 % d'écoles publiques et 23,8 % du privé) à près de 800 enseignants du primaire et du secondaire. La proportion d'enseignants du primaire et du secondaire était quasi-égale et ces derniers provenaient de tous les milieux socioéconomiques. Les enseignants ont répondu à une vingtaine de questions à propos de la cyberintimidation.

Exemples de cyberintimidation

Envoyer des courriels ou des messages textes ou instantanés méchants ou menaçants.

Afficher en ligne des photos gênantes d’une personne.

Créer un site Web pour se moquer des autres.

Se faire passer pour une autre personne en utilisant son nom.

Amener une personne à révéler des renseignements personnels ou des choses gênantes puis les transmettre à d'autres.

Un problème réel

Selon les résultats de l' enquête, 5,6 % des enseignants de l'échantillon disent avoir été victimes de cyberintimidation. «Si on extrapole sur les 103 000 enseignants du Québec – au primaire et au secondaire – cela donnerait environ 5800 enseignants potentiellement victimes de cyberintimidation, observe-t-il. C'est énorme!»

Sans surprise, ce sont les élèves (48,8 %) qui intimident le plus les enseignants, mais on trouve aussi des parents (29,3 %), des collègues (17,1 %) et mêmes des directions d'école (12,2 %)! «J'ai obtenu plusieurs témoignages d'enseignants qui ont été intimidés par des parents en désaccord avec une de leurs décisions», note le chercheur.

Témoignages

«Par l'entremise de mon courriel de l'école un parent d'élève m’a menacé d'avoir ma peau et de monter le plus haut possible dans la commission scolaire si je ne faisais pas passer son enfant, que je faisais tout pour faire décrocher les jeunes garçons, que je n'avais pas à coeur la réussite de mes élèves et que j'étais une incompétente. Il menaçait aussi une autre enseignante en la traitant de nom et de "couleuse" d'enfants.»

«L'intimidation se fait en sourdine. Une enseignante parle de ma vie privée et véhicule des propos diffamatoires à mon sujet aux élèves ce qui a pour conséquence de me mettre à dos les élèves pour qui je dois enseigner. Évidemment, je n'arrive pas à avoir des preuves concrètes et la direction d'école ne croit pas ce que je dis. Je suis en arrêt de travail depuis 1 mois à cause de ça.»

La cyberintimidation peut prendre plusieurs formes. Les plus courantes, indique l'étude, sont la ridiculisation (56,1 %), la diffamation (43,9 %), les rumeurs (41,5 %), les surnoms (34,1 %), les expressions humiliantes (34,1 %) et le langage abusif (29,3 %). «Les cas médiatisés sont toujours ceux témoignant de menaces physiques et de menaces de mort, mais ces derniers demeurent minoritaires (2,4 %)», souligne le chercheur.

La durée de l'intimidation varie entre 1 et 4 mois (29,3 %), entre 1 et 3 semaines (17,1 %) ou entre 1 et 4 jours (24,4 %) – 29, 2 % des enseignants de l'échantillon ne sont pas certains combien de temps a duré la cyberintimidation.

Les outils technologiques ont beau offrir une forme d'anonymat aux agresseurs, ces derniers ne cherchent pas nécessairement à cacher leur identité. En effet, 80 % des enseignants victimes de cyberintimidation connaissent leur bourreau. L'étude révèle également que les enseignants ayant le moins d'expérience sont davantage intimidés.

Que faire?

Stéphane VilleneuvePhoto: Émilie Tournevache

Stéphane Villeneuve a interrogé les enseignants à propos des mesures qu'ils jugeaient pertinentes pour faire cesser ce type de comportement chez des élèves. Les plus populaires sont d'informer les parents des actes de leur enfant, d'offrir un cours de citoyenneté numérique, d'appliquer des sanctions sévères – comme une expulsion de l'école – et d'informer la police. «Certaines victimes m'ont confié que la direction de leur école leur avait dit qu'il n'y avait rien à faire contre la cyberintimidation», souligne le chercheur.

Au fédéral, le projet de loi C-13 sur la protection des Canadiens contre la cybercriminalité comporte certaines dispositions visant la criminalisation de la diffusion d'images intimes d'une personne sans son consentement, ce qui permettrait d'avoir des recours judiciaires contre un certain type de cyberintimidation.

Au Québec, la Loi 56, visant à prévenir et à combattre l'intimidation et la violence à l'école, a été adoptée en juin 2012. Les directions d'écoles ont été obligées d'implanter des plans d'action pour contrer l'intimidation, incluant la cybertintimidation, explique Stéphane Villeneuve. En retour, elles ont obtenu plus de pouvoir afin de sanctionner les élèves agresseurs. «C'est un pas dans la bonne direction, mais on aurait dû imposer un plan d'action provincial applicable à toutes les écoles au lieu de les laisser se débrouiller toutes seules.»

Un projet encore plus vaste

Le professeur envisage de développer une autre recherche, cette fois avec l’aide des syndicats et du Service aux collectivités de l'UQAM. «Je veux analyser, entre autres, si les plans d'action contre la cyberintimidation ont porté fruit depuis leur implantation», dit-il.

Il souhaite également observer jusqu'à quel point la maîtrise des outils technologiques par les enseignants ouvre la porte à la cyberintimidation. «Les enseignants utilisent principalement Facebook, note-t-il. Certains ont des profils avec des albums photo ouverts à tous, une manne pour des cyberintimidateurs! Il y a donc encore un travail d'éducation à faire à propos des réseaux sociaux et des paramètres de vie privée que l'on peut activer.»

Réduire le nombre de cas de cyberintimidation à zéro est utopique. «Il y aura toujours des élèves mal intentionnés pour se moquer des enseignants, mais on peut diminuer le nombre de cas», conclut Stéphane Villeneuve.

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