S'épanouir grâce au mentorat

La relation mentorale peut être bénéfique à plusieurs égards. Mentors, mentorés et chercheurs témoignent d'un phénomène de plus en plus populaire.

12 Novembre 2014 à 9H49

Illustration: Tomasz Walenta

Avez-vous un mentor? Depuis quelques années, de nombreuses entreprises et organisations mettent sur pied des programmes de mentorat. Et pour cause! «Les dernières études en relations industrielles indiquent que ce type de soutien personnalisé a plus d'effets sur le bien-être au travail, la loyauté envers l'organisation et l'autonomie des employés que les solutions traditionnelles comme les ateliers, conférences et autres cours payés par l'employeur», souligne Christine Cuerrier, professeure associée au Département de communication sociale et publique.

«La relation mentorale est vieille comme le monde, mais les programmes formels dans ce domaine sont récents», rappelle sa collègue Renée Houde, du même département. Selon cette spécialiste, qui a ouvert la voie aux chercheurs québécois avec son ouvrage Des mentors pour la relève, paru en 1995, la résurgence du mentorat s'explique facilement. «Auparavant, la carrière des gens était linéaire, se déroulait dans une seule entreprise, où les plus vieux prenaient en charge les petits nouveaux. Ce n'est plus le cas aujourd'hui. La mobilité professionnelle a chamboulé la donne et le mentorat sert de fil d'Ariane aux personnes arrivant dans un nouveau milieu de travail.»

Le jumelage

Les programmes formels de mentorat sont à l'image des mariages de raison: il faut jumeler un mentor et un mentoré. Parfois ça clique, parfois non. «On doit impliquer le mentoré dans le processus de jumelage pour maximiser les chances de réussite», estime Christine Cuerrier, qui a mis en place un programme de mentorat entre étudiants et diplômés au milieu des années 1990, alors qu'elle était conseillère en orientation aux Services à la vie étudiante. Elle a ensuite dirigé une recherche pancanadienne sur le mentorat, qui a mené à de nombreuses publications.

«Le jumelage n'est pas une science exacte, mais nous tentons d'imaginer les meilleures dyades afin de favoriser des relations enrichissantes.»

Élise comtois

Directrice générale des opérations à la Fondation Trudeau

Il est préférable que le mentoré choisisse son mentor, mais cela n'est pas toujours possible, notamment pour des raisons logistiques. Le jumelage doit alors tenir compte de trois facteurs: la personnalité de chacun, la pertinence de l'expertise du mentor par rapport aux besoins du mentoré et l'accessibilité du mentor. Rien ne sert de jumeler, par exemple, le grand patron de l'organisation avec le petit nouveau.

«Le jumelage n'est pas une science exacte, mais nous tentons d'imaginer les meilleures dyades afin de favoriser des relations enrichissantes», souligne Élise Comtois (B.A. communication, 99; M.B.A., 02), directrice générale des opérations à la Fondation Trudeau, qui jumelle ses boursiers — des doctorants en sciences humaines et sociales — avec des acteurs de tous les domaines de  la vie publique canadienne.

Pour Mélanie Millette (M.A. communication, 10), boursière de la Fondation Trudeau, le jumelage a été couronné de succès. La doctorante en communication a été jumelée à Rosemary Thompson, directrice des communications du Centre national des Arts et ancienne journaliste de CTV News. «J'ai développé une formidable amitié avec elle, confie la boursière, récemment embauchée à l'UQAM à titre de professeure substitut. C'est une femme engagée au leadership exceptionnel. Elle m'a non seulement donné un coup de pouce dans mon parcours professionnel, mais elle m'a aussi soutenue lors de moments houleux dans ma vie personnelle.»

Programme court en mentorat

L'implantation d'un programme de mentorat est plus complexe que le simple jumelage mentors-mentorés. «Il faut des ressources et un accompagnement constant, autrement ça déraille et ça ne fonctionne pas», souligne Nathalie Lafranchise, responsable du programme court de deuxième cycle en mentorat, offert à l'UQAM depuis 2009. «Ce programme s'adresse aux personnes souhaitant implanter un programme de mentorat au sein de leur organisation et vise à alimenter la recherche sur le mentorat», précise Christine Cuerrier, qui en fut la première responsable. «Le programme m'a fourni les outils pour coordonner efficacement un projet de mentorat d'affaires accrédité par la Fondation de l'entrepreneurship, témoigne Nancy Grégoire (Prog. court de 2e cycle en mentorat, 13), directrice générale de Chaudière-Appalaches Économique. Nous avions une centaine de mentors et 250 entrepreneurs mentorés.»

Judith Portier (B.A. design de l'environnement, 07; DESS design d'événements, 10) est également satisfaite du jumelage offert par le programme de mentorat de la Jeune Chambre de commerce du Montréal métropolitain. «J'étais à une étape où je voulais obtenir un regard extérieur sur mon entreprise, raconte la jeune patronne de la boîte Design par Judith Portier. J'aurais pu aller chercher des outils à l'école, mais je préférais discuter de certains enjeux dans le cadre d'une relation humaine. Ce fut bénéfique à tout point de vue!»

Un bon mentor

Tous les experts s'entendent sur les qualités d'un bon mentor. Celui-ci doit être disponible, avoir une bonne capacité d'écoute, posséder des habiletés communicationnelles et une solide culture organisationnelle, être patient, empathique et digne de confiance.

«Il est faux de croire, cependant, que les mentors seront immédiatement compétents dans leur rôle. Les compétences mentorales s'acquièrent avec le temps et il faut un accompagnement soutenu pendant les premières expériences», observe Nathalie Lafranchise (M.A. communication, 01 ; Ph.D. éducation, 10), professeure au Département de communication sociale et publique et présidente par intérim de l'organisme Mentorat Québec, créé en 2002 pour promouvoir le mentorat.

«Un bon mentor révèle au mentoré des aspects de sa personnalité que ce dernier ne soupçonne parfois même pas.»

nathalie Lafranchise

Professeure au Département de communication sociale et publique

Être mentor n'est donc pas à la portée de tout le monde. «Prenez le professeur Tournesol dans Tintin, lance en riant Renée Houde. C'est peut-être le meilleur scientifique, mais il ferait un très mauvais mentor!» En revanche, le personnage de Yoda dans Star Wars est un véritable mentor pour Luke Skywalker. «Un bon mentor révèle au mentoré des aspects de sa personnalité que ce dernier ne soupçonne parfois même pas», note Nathalie Lafranchise.

Le mentor est là pour recueillir les confidences du mentoré et le soutenir, mais aussi pour le mettre au défi, pour l'inciter à tenter de nouvelles expériences. «Il faut éviter de donner aux mentorés des solutions à des problèmes ponctuels. On doit plutôt les amener à trouver des solutions par eux-mêmes», estime André Desrosiers. Entrepreneur dans sa jeunesse, ce professeur de l'École de design est mentor depuis quelques années, entre autres pour le Réseau M de la Fondation de l'entrepreneurship. «Je discute avec les mentorés de leur entreprise dans un climat de confiance et je les aide à acquérir une pensée d'affaires, précise-t-il. Mais je ne cherche pas à leur imposer ma vision du succès.»

La motivation du mentoré

Si tous ne peuvent devenir mentors, il en va de même pour les mentorés, notent les experts. Certaines personnes ne croient pas à la transmission intergénérationnelle, d'autres sont malhabiles en matière de relations interpersonnelles ou préfèrent d'autres modes d'apprentissage. «Il est important que le mentoré éprouve le besoin et le désir de changer», souligne Renée Houde. C'était le cas de Mélanie Millette. «J'avais déjà un projet, une impulsion et la relation mentorale m'a aidée à canaliser cette énergie», dit-elle.

«Ce sont les employés les plus performants qui utilisent le plus les mentors. Ils savent que ces derniers peuvent les aider dans la gestion de leur carrière. Mais aller vers les autres exige des efforts», note Nathalie Bernier (B.A.A. sciences comptables, 88), associée directeure chez KPMG, une entreprise qui offre depuis 2009 un programme de mentorat sur une base volontaire à ses employés.

Une relation bidirectionnelle

À Mentorat Québec, la question la plus fréquente est: «Quelle est la différence entre le mentorat et le coaching?» «Le coach est payé pour transmettre des compétences spécifiques et il rend des comptes à la direction qui l'embauche, explique Nathalie Lafranchise. Le mentor agit de façon bénévole et n'a pas de comptes à rendre. Il détermine avec le mentoré les objectifs à atteindre.»

La beauté du mentorat réside dans le caractère bidirectionnel de la relation, note Guy Berthiaume (B.Sp. histoire, 72), bibliothécaire et archiviste du Canada, qui a été mentor pour un boursier de la Fondation Trudeau en 2011. «À partir du moment où on n'essaie pas de se substituer au directeur de thèse, c'est facile de guider le mentoré, dit-il. Ce fut grandement bénéfique pour moi. Le boursier m'a appris des choses fascinantes à propos de son sujet de recherche!»

«Le mentoré consolide son identité d'adulte selon ses aspirations les plus intimes, tandis que le mentor, souvent au mitan de sa vie, a le sentiment de laisser une trace en transmettant son savoir aux générations montantes.»

renée houde

Professeure associée au Département de communication sociale et publique

«C'est beaucoup plus enrichissant pour le mentor! lance en riant André Desrosiers. On conjugue le plaisir de replonger dans des discussions d'affaires et celui de voir se développer intellectuellement et émotivement de jeunes entrepreneurs qui réalisent leur plein potentiel», précise-t-il.

Le mentorat n'est pas qu'un simple outil de développement professionnel. C'est aussi une relation significative qui contribue à l'épanouissement psychosocial des deux partenaires, observe Renée Houde. «Le mentoré consolide son identité d'adulte selon ses aspirations les plus intimes, tandis que le mentor, souvent au mitan de sa vie, a le sentiment de laisser une trace en transmettant son savoir aux générations montantes», affirme la spécialiste, qui fut elle-même le mentor de Nathalie Lafranchise. «Je souhaitais devenir professeure d'université et Renée a été mon modèle», confie-t-elle.

Les retombées

Comment évaluer le succès de la relation mentorale? Faut-il que le mentoré obtienne un meilleur poste ou un meilleur salaire, ou réussisse en affaires, pour porter un jugement positif sur la relation? «J'ai assisté en tant que mentor à des séparations d'affaires et même à une faillite, car c'étaient les meilleures décisions à prendre, dit André Desrosiers. En bout de piste, les moments privilégiés passés à discuter ensemble, la confiance réciproque et le sentiment partagé d'avoir progressé constituent les vrais critères d'une relation de qualité.»

Après tout, peut-être que la relation mentorale est considérée réussie lorsque les mentorés souhaitent à leur tour devenir mentors, comme ce fut le cas de Mélanie Millette et de Judith Portier. «J'accueille chaque année des stagiaires et je leur redonne un peu de ce que j'ai reçu, à une plus petite échelle», souligne cette dernière.

Renée Houde, elle, possède une formule qui résume bien l'esprit de la relation mentorale, observe Christine Cuerrier. «Au début de la relation, nous avons affaire à un grand mentor et à un petit mentoré, intimidé et admiratif. À la fin, c'est le mentor qui se fait petit et qui laisse partir un grand mentoré.»

Cybermentorat

Le téléphone, les courriels et les applications telles que Skype et FaceTime sont parfois utiles dans les relations mentorales, surtout quand mentors et mentorés n'habitent pas dans la même ville, la même province ou le même pays. Ce fut le cas pour Guy Berthiaume, mentor de la Fondation Trudeau, qui a été jumelé avec un étudiant en cotutelle qui habitait en Suisse. «Nous avions une rencontre par mois sur Skype, se rappelle-t-il. Nous avons même organisé un colloque à distance!»

Certaines organisations ont créé des créneaux particuliers en misant exclusivement sur le Web. Academos Cybermentorat, un organisme sans but lucratif lancé en 1999, permet à des jeunes de 14 à 30 ans d'entrer en contact avec un mentor oeuvrant dans un domaine professionnel qui les intéresse. «Le but est de leur donner une meilleure idée du monde du travail, de les aider à choisir une carrière ou à s'intégrer plus facilement au marché du travail», précise Catherine Légaré (Ph.D. psychologie, 05), présidente fondatrice de l'organisme.

Les élèves qui s'inscrivent à Academos ont accès à une banque de plus de 2 600 mentors dans tous les domaines, partout au Québec: plombier, expert en balistique, sculpteur, pompière, travailleuse sociale, etc. L'organisme, qui collabore avec près de la moitié des écoles secondaires du Québec, a recueilli l'an dernier près de 18 000 nouvelles inscriptions, portant le nombre total de ses membres à plus de 60 000.

Tout se passe par courriel, sous la surveillance d'Academos, qui ne procède à aucun jumelage. «Ce sont les jeunes qui sont invités à faire des recherches sur le site et à contacter les mentors qui les intéressent en utilisant un pseudonyme», explique Catherine Légaré.

Lauréat 2014 du concours Les sciences humaines changent le monde, organisé par la Faculté des sciences humaines de l'UQAM, Academos a dévoilé en septembre dernier une nouvelle plateforme (www.academos.qc.ca) encore mieux adaptée aux appareils mobiles.

Source:
INTER, magazine de l'Université du Québec à Montréal, Vol. 12, no 2, automne 2014.

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