Preuve ou opinion?

Dans son dernier ouvrage, Christian Saint-Germain s'intéresse aux effets de la psychiatrie sur la responsabilité pénale.

3 Octobre 2014 à 15H57

Francis Proulx et Jocelyn Hotte ont été condamnés à perpétuité pour meurtre. Guy Turcotte est en attente de son deuxième procès et Luka Rocco Magnotta subit actuellement le sien. Dans toutes ces causes criminelles, des psychiatres ont été appelés à témoigner à titre d'experts. «Pourquoi les tribunaux canadiens prennent-ils au sérieux des gens qui prétendent fournir une preuve, alors qu'ils expriment le plus souvent une opinion?» demande Christian Saint-Germain. Le professeur du Département de philosophie risque de provoquer quelques étincelles avec son plus récent ouvrage, Le nouveau sujet du droit criminel. Effets secondaires de la psychiatrie sur la responsabilité pénale (Liber), en librairie le 7 octobre.

Christian Saint-Germain reconnaît que son livre – l'adaptation grand public de sa thèse de doctorat en droit – est un brin provocateur. Il l'assume totalement car il soulève selon lui des questions pertinentes. «J'y questionne la valeur de l'expertise psychiatrique dans les procès criminels, dit-il. Le fait que celle-ci soit présentée comme un élément de preuve pose problème. Comment un psychiatre peut-il rétroactivement reconstruire l'intention d'un accusé au moment où il a commis un crime? C'est de la fabulation. D'autant plus que certains psychiatres travaillent pour la poursuite et que d'autres travaillent pour la défense. Chacun livre une "expertise" partisane, ce qui est contradictoire en soi. Une expertise ne devrait-elle pas être impartiale?»

Selon le philosophe, la psychiatrie a utilisé les tribunaux comme «une vitrine pour légitimer son importance au sein de la discipline médicale et acquérir ses lettres de noblesse.»

Des criminels sans culpabilité

Christian Saint-Germain Photo: Éditions Liber

Le sujet criminel moderne a changé, note Christian Saint-Germain qui voit désormais des criminels sans culpabilité.  «Ils ont commis des crimes en faisant preuve d'une conduite rationnelle et méthodique, mais on juge "qu'ils n'étaient pas là", qu'ils sont responsables de leurs actes mais non coupables. La psychiatrie nous dit que c'est possible, sans nous expliquer comment. C'est à ce niveau que le bât blesse: comment imputer des actes à des sujets qui n'en sont plus? Que reste-t-il des notions essentielles comme la volonté, l'intention coupable ou la conscience, qui ont fondé le droit criminel?»

On se rabat sur la psychiatrie pour s'assurer qu'une objectivité scientifique légitimera l'action punitive, poursuit le professeur, qui ne se gêne pas pour décocher quelques flèches à ce qu'il appelle la nouvelle industrie de l'expertise psychiatrique. «Il y a plusieurs intérêts corporatistes qui s'entrecroisent, en quête de visibilité médiatique et de gros sous, mais je ne suis pas certain que ce soit au bénéfice des jurés et du processus judiciaire», conclut Christian Saint-Germain.

Le professeur de philosophie est également l'auteur de Mélancolie Ink (Bayard, 2007), Paxil blues. Antidépresseurs: la société sous influence (Boréal, 2005), Éthique à Giroflée. Paternité et filliation (Nota Bene, 2005) et Tomahawk (Noroît, 2012).

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