L'alchimie de l'art et du vivant

Le doctorant Teva Flaman s'intéresse à l'utilisation des biotechnologies dans la création artistique.

17 Juin 2014 à 10H48

Photo
Ear on arm de l'artiste australien Stelarc.

En février 2011, dans le cadre d'une performance intitulée Que le cheval vive en moi, Marion Laval-Jeantet, du duo d'artistes Art Orienté Objet, s'injecte du sang de cheval. Puis, avec son complice Benoît Mangin, elle met en scène, en présence du cheval, un langage corporel utilisant deux prothèses articulées qui imitent les pattes de l'animal.

Cette performance troublante des deux artistes français fait partie d'un corpus d'œuvres analysées par Teva Flaman, étudiant au doctorat en études et pratiques des arts sous la codirection de Louise Poissant, doyenne de la Faculté des arts. Sa thèse porte sur l'œuvre d'art à l'ère des biotechnologies. «Je m'intéresse aux pratiques artistiques hybrides se situant aux frontières de l'art et des sciences du vivant, en particulier aux œuvres appartenant au courant appelé bio-art», explique le doctorant, qui a participé récemment à la finale uqamienne du concours d'éloquence Ma thèse en 180 secondes.

Apparu à la fin des années 1990 aux États-Unis, puis en Europe, le bio-art a fait scandale, note Teva Flaman. «Le bio-art ou l'art biotechnologique s'inscrit dans une réflexion sur l'intrusion massive des technosciences dans notre quotidien », dit-il. Prenant le corps humain ou animal comme support de travail, les bio-artistes le modifient par un agent extérieur (gènes, éléments de robotique). «En agissant au moyen d'outils technologiques sur le code génétique, l'apparence physique ou certaines parties de la constitution biologique du corps, le bio-art transforme notre rapport à la vie, souligne l'étudiant. Certaines œuvres, qui s'incarnent littéralement dans des êtres vivants, pavent la voie à l'émergence d'un sujet technique.»

Des œuvres hybrides

Outre la performance d'Art Orienté Objet, Teva Flaman s'intéresse à deux autres productions bio-artistiques: Natural History of the Enigma d'Eduardo Kac, un hybride homme-plante créé à partir du sang de l'artiste et d'un pétunia, et Ear on arm, un cyborg conçu par l'artiste australien Stelarc, connu pour ses performances d'art corporel qui intègrent des composants électroniques ou robotiques.

«Ces œuvres abordent le thème de la communication entre l'homme, d'une part, et l'animal, la plante et la machine, d'autre part», note le doctorant. Dans Ear on arm, Stelarc insère dans l'un de ses bras un greffon en forme d'oreille, constitué d'une matière synthétique biocompatible, dans lequel il cherche à implanter un dispositif électronique permettant au public d'entendre ce que perçoit le greffon. «Pour Stelarc, l'être humain est un matériau obsolète et la machine constitue son devenir», observe Teva Flaman.

La démarche d'Art Orienté Objet, elle, est différente. En explorant un nouveau type de relation entre les mondes animal et humain, le duo d'artistes interroge la perméabilité des frontières biologiques entre les espèces. «Avant la performance Que le cheval vive en moi, ils avaient envisagé de se faire injecter du sang de panda, une espèce en voie d'extinction, rappelle l'étudiant. Leur idée est de faire du corps humain une sorte de réceptacle où serait conservé l'ADN d'une bête, de façon à assurer symboliquement la survie de l'espèce animale, laquelle est menacée par l'empreinte technique de l'homme dans le monde.»

Une aura particulière

Selon Teva Flaman, plusieurs œuvres du bio-art produisent une sorte d'aura. «Non reproductibles, elles créent un effet de présence unique, dit-il. Pour vivre l'expérience qu'elles proposent, il faut être en présence de l'artiste et de l'œuvre. Cette aura particulière, j'entends la comparer avec celle que l'on trouve autour des icônes religieuses byzantines datant de la pré-Renaissance.»

Le doctorant analysera aussi dans quelle mesure les œuvres du bio-art actualisent le mythe qui – depuis le golem et les automates du XVIIIe siècle jusqu'aux créations virtuelles, en passant par le personnage de Frankenstein – consiste à vouloir fabriquer un être artificiel  qui ne dépend pas de l'action des dieux. «Le bio-art représente le jalon le plus récent d'un mouvement qui cherche à donner vie à une œuvre en créant un être autonome», conclut Teva Flaman.

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