Se souvenir de 14-18

La Première Guerre mondiale sera à l'avant-plan d'un colloque international sur l'histoire de France.

9 Avril 2014 à 16H28

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Bataille de la Somme en 1916.

L'UQAM accueillera, du 24 au 27 avril prochains, le 60e congrès annuel de la Society for French Historical Studies (SFHS), basée aux États-Unis, qui réunira plus de 500 participants sous le thème Guerre et Paix dans l’histoire de France. C'est la première fois que cet événement se tient au Québec. Coprésidé par Michel Hébert, professeur au Département d'histoire, le congrès accordera une place de choix à la Première Guerre mondiale (1914-1918), dont on commémore le centenaire cette année.

«Le congrès rassemblera des chercheurs qui s'intéressent non seulement à l'histoire militaire et politique, mais aussi à l'histoire économique et sociale. Cela reflète  l'évolution récente de l'historiographie sur la question des rapports entre guerres et sociétés», souligne Andrew Barros, professeur au Département d'histoire. Celui-ci présentera une communication sur le diplomate français René Cassin, combattant de la guerre de 14-18, qui a participé à la rédaction de la Déclaration universelle des droits de l'homme, en 1948, et remporté le prix Nobel de la paix, en 1968.  

«Le thème de la guerre de 14-18 était incontournable, car le monde et l'Europe en sont sortis profondément transformés sur tous les plans, observe Andrew Barros. Le congrès accueillera d'ailleurs certains de ses meilleurs spécialistes, comme Christopher Clark, John Horne et  Antoine Prost, qui débattront des origines et des conséquences du conflit.»

Une rupture historique

Cent ans après la Grande Guerre, qui a mobilisé plus de 60 millions de soldats, tué 10 millions d'entre eux et blessé 20 millions d'autres, de quoi faut-il se souvenir au juste? «Les activités de commémoration dans différents pays visent d'abord à souligner le caractère mondial de la guerre, dit le professeur. Même si l'Europe a été le principal théâtre des opérations, d'autres régions dans le monde ont été pour la première fois impliquées dans un même conflit: l'empire Ottoman, le Proche-Orient, les colonies africaines, le Canada et les États-Unis, et même des pays d'Amérique latine.»

La guerre de 14-18 marque une rupture historique dont les conséquences se font encore sentir aujourd'hui, affirme Andrew Barros. «La guerre a contribué à remodeler la carte géopolitique de l'Europe centrale, balkanique et orientale, alors que les empires russe, allemand, austro-hongrois et ottoman se sont effondrés. Le pays le plus durement touché a été la Serbie, qui a perdu 15 % de sa population.» De nouveaux États sont apparus: la Finlande, les États Baltes (Estonie, Lettonie, Lituanie), la Pologne, la Tchécoslovaquie, l’Autriche, la Hongrie et la Yougoslavie. D'autres, comme la France, l’Italie et la Roumanie, se sont agrandis. D'autres encore, tels la Bulgarie, la Turquie et l’Allemagne, ont perdu une partie leur territoire.

«La guerre a aussi permis aux États-Unis de profiter de l'appauvrissement économique et financier de la Grande-Bretagne, de la France et de l'Allemagne pour s'affirmer comme une grande puissance internationale, notamment pendant les négociations de paix», note le chercheur. D'autres pays ont connu des bouleversements politiques majeurs. Une république laïque s'est établie en Turquie et un premier État socialiste a succédé au régime autocratique du tsar en Russie.

Les pertes de vies humaines à grande échelle ont par ailleurs profondément transformé l’équilibre démographique dans plusieurs pays et ébranlé les valeurs morales traditionnelles. Les anciens combattants sont restés profondément marqués par leur terrible expérience et beaucoup d'intellectuels et d'artistes ont réagi contre l'absurdité de la guerre, favorisant la naissance de nouveaux courants littéraires et artistiques comme le dadaïsme et le surréalisme.

À qui la faute ?

Andrew Barros travaille à la rédaction d'un ouvrage concernant l'histoire des débats sur les origines de la guerre de 14-18. «Le débat entre historiens sur les causes de la guerre et sur les pays responsables de son déclenchement se poursuit de nos jours, dit-il. Des historiens qui font une lecture nationaliste insistent sur la responsabilité de l'Allemagne. Certains soutiennent même que l'arrivée d'Hitler au pouvoir dans les années 1930 découlerait de la nature anti-démocratique, militariste et expansionniste de l'Allemagne de 14-18. D'autres, dont je suis, rejettent l'idée de désigner un seul coupable. Tenants d'une approche internationaliste, ils considèrent la guerre comme la conséquence des rivalités entre plusieurs puissances, dont chacune était prête à recourir à la violence pour défendre ses intérêts.»

Selon l'historien, tous les belligérants ont joué la carte du nationalisme et se sont lancés dans des opérations de propagande de grande envergure. «Animés par un patriotisme défensif, la plupart des gens étaient convaincus que leur pays devait être protégé. Des mouvements pacifistes ont existé en Grande-Bretagne et en France, mais ils sont demeurés marginaux. Vers 1917, on a commencé à s'interroger sur les limites de la guerre, sur ses objectifs et sur les conditions d'y mettre fin. Cependant, peu nombreux étaient ceux qui, à l'instar de l'aile gauche des partis socialistes européens, remettaient en question le caractère juste et légitime de la guerre.»

«Comme le souligne le préambule du texte fondateur de l'UNESCO, la façon de faire l'histoire de la guerre et de l'enseigner doit être une opération de désarmement de l'esprit humain.»

Andrew Barros

professeur au Département d'histoire

Au lendemain du conflit, les vainqueurs ont créé la Société des nations (SDN), (à laquelle ni l’Allemagne ni la Russie soviétique ont été conviées), qui visait à établir de nouveaux rapports entre les États. «On a beaucoup reproché à la SDN de ne pas avoir empêché la Seconde Guerre mondiale, dit Andrew Barros. Certaines de ses réalisations – protection des réfugiés et des minorités, actions humanitaires, collaborations culturelles entre pays – ont pourtant été positives.» Ces mesures inspireront plus tard l'ONU et l'UNESCO.

Une commission formée d'historiens français et allemands a conçu récemment un manuel d'histoire sur les XIXe et XXe siècles qui traite de la Première Guerre mondiale. «Cela montre qu'il est possible de surmonter les divisions nationales et de forger une histoire commune destinée aux jeunes, affirme le chercheur. Comme le souligne le préambule du texte fondateur de l'UNESCO, la façon de faire l'histoire de la guerre et de l'enseigner doit être une opération de désarmement de l'esprit humain.»

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