Apprendre à l'ère numérique

Titulaire d'une nouvelle Chaire de recherche du Canada, Simon Collin s'intéresse aux enjeux socioculturels du numérique en éducation.

25 Mai 2015 à 13H49

Le professeur Simon Collin s'intéresse aux relations entre le profil et le contexte socioculturels dse élèves et leur disposition à apprendre avec les technologies numériques.

Une dizaine de chercheurs du Québec, de la France, de la Belgique et de l'Australie se sont réunis récemment à l'UQAM, dans le cadre d'un séminaire international, pour discuter de l'approche sociocritique du numérique en éducation. Cette approche émergente, apparue au milieu des années 2000 dans des pays anglo-saxons comme le Royaume-Uni, les États-Unis et l'Australie, suscite un intérêt croissant parmi les chercheurs de la Francophonie. Simon Collin, professeur au Département de didactique des langues et titulaire de la nouvelle Chaire de recherche du Canada sur les enjeux socioculturels du numérique en éducation, était l'organisateur du séminaire.

Grâce à sa chaire, Simon Collin vise, notamment, à donner de la visibilité à l'approche sociocritique des technologies numériques – ordinateur, tablette mobiles, tableaux interactifs – qui soutiennent l'enseignement et les apprentissages dans les écoles primaires et secondaires. «L'approche sociocritique se veut complémentaire aux approches didactiques et psychopédagogiques traditionnelles, explique le chercheur. Elle se situe au croisement de la sociologie des usages, laquelle a peu exploré les dimensions éducatives du numérique, et des sciences de l'éducation, qui se sont peu intéressées aux liens entre les usages numériques proposés en classe et ceux développés en contexte extrascolaire.»

Plus précisément, l'approche sociocritique porte sur les relations entre le profil et le contexte socioculturels des élèves et leur disposition à apprendre avec les technologies numériques, tant en contexte scolaire qu'extrascolaire. «Les élèves utilisent de façon beaucoup plus fréquente et diversifiée les technologies numériques à l'extérieur de l'école, note Simon Collin. Omniprésentes, elles font partie de leur environnement familial et social. Ce rapport premier au numérique est susceptible d'influencer leur disposition à utiliser les technologies dans une perspective d'apprentissage.»

Convergences et divergences

Le premier axe de recherche du professeur concernera les convergences et les divergences entre les usages numériques des élèves en contexte extrascolaire et ceux qui leur sont proposés à l'école.

Jusqu'à maintenant, les études s'intéressent surtout à l'impact des technologies sur les apprentissages en classe, une préoccupation légitime en soi mais insuffisante pour couvrir les différents enjeux du numérique en éducation. «Le hic, dit Simon Collin, est qu'on ne prend pas suffisamment en compte l'environnement socioculturel plus large des élèves. Les enfants du primaire sont familiers ave les usages ludiques des technologies, tandis que les jeunes du secondaire s'en servent surtout pour communiquer avec leurs amis. Les usages ludiques et relationnels ne constituent pas en eux-mêmes des usages éducatifs. Il peuvent toutefois le devenir s'ils s'inscrivent dans une stratégie éducative, comme lorsque des élèves utilisent Facebook pour faire un travail en équipe ou quand ils jouent à un jeu en ligne en anglais et qu'ils s'approprient le vocabulaire utilisé.»

Simon Collin.Photo: Nathalie St-Pierre

Cela dit, on doit éviter de prendre pour acquis que les jeunes sauront transférer automatiquement à l'école l'autonomie et les habiletés qu'ils ont développées à la maison et à travers leurs relations sociales, poursuit le chercheur. «Il y a une différence entre naviguer sur Facebook ou sur YouTube et faire une recherche documentaire sur Internet. À l'école, les élèves doivent utiliser les technologies dans un cadre plus formel, voire contraignant, et en fonction d'objectifs pédagogiques qu'ils n'ont pas eux-mêmes déterminés.»

Inégalités numériques

Le programme de recherche de Simon Collin comporte deux autres axes: l'un sur les inégalités numériques entre élèves et entre écoles et leurs incidences sur l'apprentissage, et l'autre sur les usages numériques des élèves issus des minorités ethnoculturelles.

On sait déjà que les inégalités socioéconomiques ont des répercussions sur les performances scolaires. Il en va de même pour les apprentissages soutenus par des technologies numériques. «L'origine sociale permet d'expliquer les compétences numériques inégales entre les élèves, ce qui incite à penser que le contexte familial joue un rôle de premier plan dans le développement d'un rapport éducatif au numérique, soutient  le professeur. Le profil socioéconomique des familles et le capital culturel dont elles disposent orientent, chez les élèves, le développement d'un rapport plus ou moins éducatif au numérique en contexte extrascolaire.»

Le portail Numerica

Simon Collin a créé un portail baptisé Numerica, qui regroupe toute l'actualité concernant l'approche sociocritique du numérique en éducation. On y trouve des rapports de recherche, des ouvrages, des articles scientifiques, des vidéos de conférences, des ressources méthodologiques et des informations sur des colloques, congrès et séminaires. Numerica vise à mettre en contact les chercheurs de divers pays intéressés par l'approche sociocritique, à leur donner de la visibilité et à enrichir leurs échanges.   

Simon Collin a participé à une enquête auprès d'une quarantaine d'élèves de deux écoles montréalaises, l'une située dans un quartier défavorisé et l'autre dans un milieu mieux nanti. «Outre le décalage entre les deux écoles en matière d'équipements technologiques, les parents d'élèves issus du milieu plus favorisé étaient beaucoup plus impliqués dans le projet éducatif de leurs enfants et exerçaient des pressions sur l'école et les enseignants pour qu'ils innovent sur le plan technologique.»

Le rapport éducatif au numérique des élèves appartenant aux minorités ethnoculturelles exige, quant à lui, d'être exploré davantage. Beaucoup reste à faire, par exemple, pour comprendre comment les technologies numériques peuvent favoriser leur intégration sociale et linguistique. «Ceux qui proviennent de pays en développement  sont peu familiers en général avec l'univers technologique, observe le chercheur. Ils ne connaissent pas les concepts de collaboration et de travail en équipe, qui sont souvent associés aux technologies. Ils vivent une transition non seulement culturelle et sociale, mais aussi technologique.»

Pour une intégration réfléchie

Les technologies numériques favorisent-elles la motivation et le partage dans les apprentissages ? Est-ce qu'elles permettent une pédagogie plus riche et plus interactive ? Selon Simon Collin, l'efficacité d'une technologie est toujours fonction des usages qu'en feront les élèves et les enseignants. «Il faut conserver un esprit critique et se méfier du déterminisme technologique, dit-il. On a tendance à accorder trop de pouvoir aux technologies et pas suffisamment aux acteurs, c'est-à-dire aux usagers. Il faut aussi cesser de percevoir chaque nouvelle technologie comme une révolution sur laquelle il faudrait se centrer en laissant tomber le reste. Misons plutôt sur une intégration réfléchie, cumulative, qui se déploie à  long terme.»

PARTAGER
COMMENTAIRES 0 COMMENTAIRE