Stop à l'impunité!

Pour mettre fin à la violence faite aux femmes autochtones, il faut une vraie volonté politique, martèle Geneviève Pagé.

9 Novembre 2015 à 13H45

Série L'actualité vue par nos experts
Des professeurs et chercheurs de l'UQAM se prononcent sur des enjeux de l'actualité québécoise, canadienne ou internationale.

Vigile sur la colline parlementaire à Ottawa en mémoire de Maisy Odjick, 16 ans, et de Shannon Alexander, 17 ans, deux jeunes filles de Maniwaki portées disparues depuis 2008. La commémoration avait lieu en 2013 dans le cadre de la Vigile pour les femmes autochtones disparues et assassinées.Photo: Obert Madondo/ The Canadian Progressive

Les dénonciations récentes à Val d'Or de femmes autochtones qui auraient été victimes d'abus sexuels de la part de policiers ont mis en lumière la violence et la discrimination systémiques dont ces femmes font l'objet. Ces allégations ont également rouvert le débat sur l'importance d'une commission d'enquête nationale sur la question. Selon la Gendarmerie royale du Canada, les femmes autochtones sont de trois à quatre fois plus à risque d'homicide ou de disparition au Canada que les femmes non autochtones. Depuis 1980, le nombre d'homicides de femmes autochtones a augmenté, alors qu'on observe une baisse chez les non autochtones. Aux quatre coins du Canada, des femmes autochtones sont violentées, assassinées ou disparaissent en toute impunité et dans l'indifférence générale de la population.

«Ces chiffres ne prennent même pas en compte les cas de femmes toujours vivantes qui ont été agressées sexuellement ou qui ont subi des abus de la part de policiers, dit la professeure Geneviève Pagé, du Département de science politique. C'est une situation bien connue des personnes ressources qui travaillent auprès des communautés, mais personne ne parle.»

Peu de chiffres

Il est difficile d'obtenir des chiffres précis sur le phénomène de la violence que subissent ces femmes, note la professeure, une spécialiste des théories féministes qui connaît bien le dossier des femmes autochtones. «Elles ne rapportent pas leur cas à la police parce qu'elles sont rarement prises au sérieux. Même les femmes les plus éduquées et au fait de leurs droits ne dénoncent pas, alors imaginez les autres!» On estime à environ 10 % le taux de dénonciation des violences sexuelles dans la population en général et seulement 1 % des cas se retrouvent en cour. «Dans les populations marginalisées, les taux sont encore plus faibles», relève la professeure, qui mène une recherche en collaboration avec le Regroupement québécois des Centres d'aide et de lutte contre les agressions à caractère sexuel (RQCALACS). Geneviève Pagé a aussi collaboré avec l’organisme Femmes autochtones au Québec pour mettre sur pied le cours «Femmes autochtones du Québec: débats et enjeux» qu'elle a enseigné. Le cours sera offert à l’hiver 2016.

Geneviève PagéPhoto: Émilie Tournevache

Sur le plan individuel, dénoncer son agresseur n'est pas toujours une stratégie gagnante pour les femmes, regrette la professeure. Dans les cas de violence sexuelle, les taux de condamnation sont relativement faibles, la preuve étant parfois difficile à établir devant les tribunaux. «Comme ces crimes relèvent de la sphère de l'intimité, il y a rarement des témoins», souligne Geneviève Pagé. La crédibilité de la victime par rapport à celle de l'agresseur est en jeu. «Entre le témoignage d'une femme itinérante et consommatrice de drogue versus celui du policier, quel juge condamnerait le policier?», illustre la professeure.

Dans plusieurs communautés autochtones, les femmes ne font pas confiance à la police ou au système judiciaire. «Dans bien des cas, les seules interactions qu'elles ont eues avec les policiers sont reliées à l'incarcération d'un frère, d'un conjoint ou d'un père», observe Geneviève Pagé.

Le racisme envers les autochtones est monnaie courante. «La police ne fait malheureusement pas exception à la règle, rapporte la professeure. C'est un racisme structurel, qui tend à la déshumanisation.» Les policiers ont tendance à traiter toutes les femmes autochtones comme des alcooliques et des toxicomanes. «Et si une femme autochtone était intoxiquée au moment des faits qu'elle dénonce, il est certain que les policiers vont dire que tout ce qu'elle raconte n'est qu'une question de perception.»

Une vingtaine de jeunes femmes, pour la plupart autochtones, ont disparu depuis 1994 sur «l’Autoroute des larmes/ the Highway of Tears». L'endroit fait partie de la route A-16 traversant les montagnes de la Colombie-Britannique.Photo: Izithombe- Flickr/ Wikimedia Commons

Une compréhension fine

La tenue d'une commission d'enquête nationale sur les femmes autochtones disparues ou assassinées compte parmi les priorités du nouveau gouvernement libéral. En quoi cela changera-t-il les choses? «Il est important de le faire pour avoir une compréhension fine de ce phénomène partout au Canada et d'en identifier les facteurs de risque», affirme Geneviève Pagé. À l'instar de la Commission de vérité et réconciliation sur les pensionnats autochtones, de telles mesures permettent aussi aux victimes d'être reconnues et prises au sérieux. «C'est une première étape très importante: on ne règle pas le problème, certes, mais on le nomme», précise la professeure.

Une commission permet de rassembler et d'entendre les acteurs touchés de près ou de loin par la situation. «Qu'il s'agisse de membres de groupes de soutien, de femmes issues de communautés autochtones ou de policiers, il faut impliquer tous les acteurs et recueillir leurs perceptions et leurs analyses de la situation, poursuit la chercheuse. Il doit y avoir une vraie représentation des communautés autochtones. De plus, les commissaires choisis doivent bien connaître les problématiques de ces communautés.»

Pour changer réellement les choses, la tenue d'une commission doit mener vers des actions politiques concrètes, rappelle la professeure. «Les recommandations doivent être appliquées. L'un des espoirs d'une telle commission est de mettre fin à l'impunité.»

Vigile en appui aux femmes autochtones organisée le 29 octobre 2015 à Montréal.Photo: David Wong - Flickr

Quelques pistes de solution

En matière de solutions envisageables, Geneviève Pagé indique la possibilité de créer des centres d'enquête indépendants à l'image des bureaux d'intervention en matière de harcèlement en milieu de travail, qui pourraient traiter les plaintes dans certains cas de violence sexuelle, par exemple, quand la police se trouve en conflit d'intérêt. Les Centres d'amitié autochtones du Québec peuvent apporter soutien et accompagnement, mais «leur mandat est d'abord de faire de l'empowerment et d'accompagner les femmes dans leurs démarches de guérison, et non d'inciter celles-ci à dénoncer leurs agresseurs», rappelle la professeure.

Comme il existe de nombreux autochtones vivant hors réserve et en milieu urbain, «les villes pourraient mettre sur pied des équipes de policiers mixtes, afin qu'il y ait une plus grande diversité et une meilleure connaissance des problématiques autochtones.»

Une commission d'enquête provinciale parallèle à la commission nationale est-elle nécessaire? Geneviève Pagé ne se prononce pas. «Les dynamiques de colonisation et de racisme sont les mêmes partout au Canada, soulève-t-elle. Par contre, une commission québécoise permettrait de prendre connaissance des problèmes particuliers des communautés avec la Sûreté du Québec.»

Bien qu'il existe une grande diversité au sein des communautés autochtones, ces dernières s'entendent pour dénoncer l'inaction de la police. «Peu importe que les abuseurs soient autochtones ou blancs, policiers ou autres, il faut mener une enquête afin de découvrir la vérité», conclut Geneviève Pagé.

La violence faite aux femmes: liste d'experts de l'UQAM

La violence contre les femmes a de lourdes conséquences et comporte de nombreuses facettes. L’ONU attire l’attention sur ce dossier avec la Journée internationale pour l'élimination de la violence à l'égard des femmes qui aura lieu le 25 novembre. On peut consulter ici la liste des professeures de l'UQAM prêtes à apporter un éclairage sur la situation de la violence à l’égard des femmes au Québec et au Canada ou sur l'efficacité des actions de la société civile et des politiques publiques dans ce domaine, entre autres sur la condition des femmes autochtones.

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