La dépression en milieu de travail

Savoir reconnaître les symptômes dépressifs permet de prendre congé plus rapidement pour mieux revenir par la suite.

28 Septembre 2015 à 10H50

«Les hommes, surtout, ne consultent pas rapidement un médecin quand les symptômes apparaissent.»Photo: iStock

Il y a 10 ans, l'Organisation mondiale de la santé prédisait qu'en 2020, la dépression serait l'une des premières causes d'incapacité au travail avec les troubles cardiovasculaires. «Les données recueillies en entreprise démontrent aujourd'hui qu'entre 30 et 60 % des absences sont dues à des troubles de santé mentale, surtout de dépression. C'est un problème social important sur lequel il faut se pencher», affirme le professeur Marc Corbière, embauché en janvier dernier dans l'unité carriérologie du Département d'éducation et pédagogie.

Avec le soutien financier des Instituts de recherche en santé du Canada et de l'Institut de recherche Robert-Sauvé en santé et en sécurité du travail, le chercheur et son équipe ont réalisé une étude portant sur les facteurs qui permettent de prédire le retour au travail des personnes ayant fait une dépression. Ils ont analysé cette problématique en adoptant quatre perspectives: celle du travailleur touché par la dépression, celle du syndicat, celle de l'employeur et celle du supérieur immédiat. Ils viennent de publier l'article portant sur le point de vue des travailleurs dans Disability and Rehabilitation

Marc Corbière
 

Cette portion de leur étude consistait en une série d'entrevues qualitatives auprès de 24 employés de différentes entreprises ayant vécu une dépression durant les cinq dernières années. «Nous avons demandé à ces travailleurs ce qui a déclenché leur dépression et 22 d'entre eux ont affirmé que la cause était liée partiellement ou complètement à leur milieu de travail, révèle Marc Corbière. Cela concorde avec d’autres études selon lesquelles 90 % des travailleurs auxquels on diagnostique une dépression en relient les causes à leur environnement de travail.»

Les chercheurs ont analysé le témoignage de ces 22 personnes et ont dégagé sept grands facteurs ayant contribué au déclenchement de la dépression – des facteurs liés à la tâche, à l'organisation, au sur-engagement du travailleur, à l'attitude du supérieur immédiat, aux collègues, aux valeurs de l'entreprise, etc. «Une forte demande psychologique combinée à peu de latitude décisionnelle et à peu de soutien social produisent généralement de la détresse psychologique chez un travailleur, souligne Marc Corbière, de même qu'une hausse de la charge de travail combinée à un sur-engagement et à un manque de reconnaissance peuvent entraîner une chute de l'estime de soi, de l'anxiété et des symptômes dépressifs.»

Problème de déni

Il peut y avoir une forme de déni chez les travailleurs lorsqu'ils commencent à ressentir des symptômes dépressifs, ont constaté les chercheurs. «Ce déni est relié à la peur de perdre son emploi et à la peur d'être jugé et stigmatisé, explique le professeur. Par ailleurs, plusieurs personnes croient que "cela" ne peut pas leur arriver et confondent les symptômes de la dépression avec d'autres problèmes physiques. Les hommes, surtout, ne consultent pas rapidement un médecin quand les symptômes apparaissent.»

Pourtant, si la personne en parlait avec son supérieur immédiat, cela permettrait de prendre congé et de revenir au travail plus rapidement. «Plus on traîne des symptômes sans rien faire, plus on aura de la difficulté à partir et à se soigner», ajoute le chercheur. Ce genre de comportement influence grandement la durée du congé de maladie, qui peut varier de quelques mois à deux ans ou plus, selon la sévérité des symptômes.

Le supérieur immédiat

Le supérieur immédiat est au cœur de la problématique de dépression en milieu de travail, ont constaté les chercheurs. «Une bonne relation avec le supérieur immédiat est essentielle, à la fois pour prévenir la dépression et pour faciliter le retour au travail dans le cas d'un congé, car c'est lui qui connaît le milieu de travail et les exigences du poste», précise Marc Corbière.

Le supérieur immédiat est souvent coincé entre l'arbre et l'écorce. «Il ressent une pression de ses patrons afin que son équipe soit fonctionnelle et productive, et, d'un autre côté, il doit veiller à la santé et au bien-être de ses employés», explique Marc Corbière.

Si l'employé perçoit un manque d'ouverture ou de confiance de la part de son supérieur, il sera réticent à l'informer de son état de santé. Selon le professeur, la divulgation d'un trouble mental en milieu de travail demeure un enjeu délicat, et ce, malgré toutes les campagnes de sensibilisation sur le sujet. «La dépression entraîne souvent une stigmatisation sociale, car ses représentations sont négatives et on l'associe encore à une forme de faiblesse, déplore-t-il. Il y a encore un travail de sensibilisation à faire auprès de la population et, plus spécifiquement, auprès des gestionnaires.»

Un supérieur immédiat sensible à cette problématique pourra même prévoir avec l'employé les aménagements possibles lors du retour au travail. «Dans certains cas, on le fait avant le retour au travail et cela fonctionne bien. L'employé se sent alors épaulé et en confiance, car il sait qu'il pourra revenir à son poste éventuellement.»

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