Stratégies électorales perfectionnées

Le contrôle des messages et le ciblage d'électeurs seront au cœur de la campagne électorale fédérale.

5 Août 2015 à 16H34

Photo: iStock

Les vacances de la construction n'étaient pas encore terminées quand le premier ministre canadien Stephen Harper a annoncé le déclenchement des élections fédérales, le 2 août dernier. La campagne, qui connaîtra son dénouement le 19 octobre, durera pas moins de 78 jours, soit la plus longue de l'histoire moderne du pays – la durée moyenne des campagnes électorales fédérales est de 49 jours.

Ce n'est pas un hasard si le premier ministre a convié ses adversaires à un marathon électoral. «Le Parti conservateur a une énorme longueur d'avance sur ses concurrents sur le plan des finances, affirme Hugo Cyr, doyen de la Faculté de science politique et de droit. Ses coffres sont bien garnis, alors les autres partis souffrent de la décision prise par Stephen Harper d'abolir le financement public des partis politiques au lendemain des élections de 2011.» Possédant l'avantage économique, le premier ministre mise sur l'épuisement de ses adversaires à long terme.

«Il voudra démontrer que les autres chefs n'ont pas l'étoffe pour gouverner le pays, que Justin Trudeau est inexpérimenté et que Thomas Mulcair réagit trop promptement», soutient pour sa part Alain-G. Gagnon, professeur au Département de science politique et titulaire de la Chaire de recherche du Canada en études québécoises et canadiennes.

Transparence

Plusieurs thèmes devraient normalement faire les manchettes au cours de la campagne: l'économie, l'environnement, la sécurité, la question autochtone et le Partenariat transpacifique, entre autres. Les enjeux éthiques pourraient également peser lourd dans la balance. «La transparence est un thème qui devrait particulièrement nuire aux conservateurs, estime Alain-G. Gagnon. Stephen Harper est devenu maître dans l'art d'utiliser des faux-fuyants pour éviter les questions des journalistes. De plus, avec la perte de données importantes à la suite de l'abolition du formulaire long de recensement, les Canadiens sont en droit de se demander si leur gouvernement leur donne l'heure juste.»

Alain-G. Gagnon 

Les autres partis ne sont pas non plus blanc comme neige sur la question de la transparence. Le 3 août, des membres de l'Association libérale fédérale de la circonscription de Gaspésie-Îles-de-la-Madeleine ont remis leur démission pour dénoncer le manque de transparence du Parti libéral du Canada. La veille, le chef du Nouveau Parti démocratique (NPD), Thomas Mulcair, avait été critiqué pour avoir refusé de s'adresser aux médias. «Ce contrôle des messages, combiné à la discipline du parti qui oblige tous les candidats à suivre la ligne officielle, appauvrit l'exercice démocratique, affirme Alain-G. Gagnon. Les citoyens ont l'impression que les députés qu'ils vont élire ne défendront pas leurs intérêts, mais ceux du parti.»

Cette obsession pour le contrôle de l'information n'est pas nouvelle en politique. «Les présidents américains privilégient certains journalistes, ceux qui vont reprendre la ligne du parti, au détriment des journalistes qui dérangent, explique le professeur. L'espace de liberté pour poser des questions s'est également effrité de façon importante chez nous, autant à Ottawa à l'ère Harper qu'au Québec à l'ère Couillard.»

« On a déjà vu des annonces de subvention visant spécifiquement des clubs de chasse ou de motoneige, car les stratèges électoraux savaient que le vote des chasseurs ou des motoneigistes pouvaient déterminer un vote gagnant ou perdant dans une circonscription donnée. »

hugo cyr,

Doyen de la Faculté de science politique et de droit

Ciblage d'électeurs

Hugo Cyr.Photo: Émilie Tournevache

Pour Hugo Cyr, l'élément le plus préoccupant est que les chefs s'adressent de moins en moins à l'ensemble de la population, mais visent plutôt des niches ou des portraits types d'électeurs. «Grâce au Big Data, les stratèges électoraux ciblent les codes postaux qui peuvent avoir une influence sur le résultat d'une circonscription, mentionne le doyen. On a déjà vu, par exemple, des annonces de subvention visant spécifiquement des clubs de chasse ou de motoneige, car les stratèges savaient que le vote des chasseurs ou des motoneigistes pouvaient déterminer un vote gagnant ou perdant dans une circonscription donnée.»

L'impact de Gilles Duceppe

Au Québec, le Bloc québécois a connu un certain regain de popularité dans les sondages avec le retour de Gilles Duceppe à la tête du parti en juin dernier. Ce regain risque toutefois d'être de courte durée, prévoient les deux experts. «Avec 22 % des intentions de vote, le Bloc ne pourra espérer beaucoup mieux que 5 ou 6 députés», prédit Alain-G. Gagnon.

«En se positionnant non plus comme le parti qui défend les intérêts du Québec – cette niche est désormais occupée par le NPD –, mais comme le parti des souverainistes qui souhaitent réaliser l'indépendance, le Bloc prend un pari très risqué, ajoute Hugo Cyr. Les électeurs qui souhaitent bloquer la formation d'un gouvernement conservateur ne voteront pas pour le Bloc. Pour un leader charismatique comme Gilles Duceppe, une autre défaite comme celle de 2011 serait très lourde à porter.»

Tout est possible

À 11 semaines du scrutin, nul ne peut prédire le résultat des élections du 19 octobre. «Advenant l'élection d'un gouvernement minoritaire, je souhaite ardemment que les chaînes de télévision n'annoncent pas que "si la tendance se maintient", le gouvernement sera dirigé par le parti qui a obtenu le plus de sièges, explique Hugo Cyr. Cette conception est complètement erronée. La loi prévoit qu'un parti qui aurait terminé au deuxième rang puisse former une coalition avec un tiers parti pour former une majorité absolue.»

Pour Alain-G. Gagnon, tous les scénarios sont envisageables, mais la lutte devrait se jouer entre le Parti conservateur et le NPD. «Les conservateurs partent avec une longueur d'avance parce qu'ils ont l'expérience du pouvoir. Mais si une vague orange se produisait dans une autre province comme ce fut le cas au Québec il y a quatre ans, le NPD pourrait former un gouvernement majoritaire. Tout va se jouer en Ontario, la province qui a le plus de poids dans la confédération.»

Élections fédérales: liste d'experts

Outre Hugo Cyr et Alain-G. Gagnon, plusieurs experts de l'UQAM sont disponibles pour commenter les enjeux de la campagne électorale. On peut consulter la liste d'experts des élections fédérales.

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