Espionnage scientifique

Des micro-enregistreurs développés pour le monde de l'espionnage aident à mieux comprendre le comportement du tamia rayé.

3 Juin 2015 à 17H16, mis à jour le 10 Juin 2015 à 10H15

Le fait que les micros suivent les animaux dans toutes leurs activités permet d'obtenir des enregistrements impossibles à réaliser par un chercheur.Photo: Charline Couchoux

Le monde de l'espionnage et celui des sciences biologiques se rencontrent dans un article récemment publié par la doctorante Charline Couchoux, en collaboration avec son directeur de thèse, le professeur du Département des sciences biologiques Denis Réale, son codirecteur Dany Garant, de l'Université de Sherbrooke, et l'assistant de recherche Maxime Aubert. Paru dans l'édition du 6 mai de la revue Scientific Reports (une publication en ligne des éditeurs de Nature), leur article intitulé «Spying on small wildlife sounds using affordable collar-mounted miniature microphones: an innovative method to record individual daylong vocalisations in chipmunks» fait état d'une méthode innovante pour enregistrer les communications sonores des tamias rayés. L'utilisation de micro-enregistreurs miniatures fixés à la gorge des animaux permet de réaliser des enregistrements individuels en milieu naturel, une première pour ce type de petite faune.

Ces dispositifs développés pour le monde de l'espionnage permettent de recueillir des données acoustiques d'une grande qualité sur une période de 24 heures. Les animaux sont attirés dans une trappe avec du beurre d'arachide, dont ils raffolent, puis relâchés dans la nature. «La technique est très efficace, affirme Charline Couchoux. Les enregistrements réalisés en une journée avec ces microphones m'ont procuré des données plus détaillées que celles que j'avais obtenues pendant toute une saison de terrain à me promener dans la forêt, à la recherche des tamias, avec mon enregistreuse en bandoulière.»

Personnalité, apparentement et communication sonore

Depuis trois ans, la doctorante Charline Couchoux passe tous ses étés dans la réserve naturelle des Montagnes-Vertes, en Estrie, à observer – ou plutôt à écouter – ces charmants petits mammifères.Photo: Maxime Aubert

Depuis trois ans, la doctorante passe tous ses étés dans la réserve naturelle des Montagnes-Vertes, en Estrie, à observer – ou plutôt à écouter – ces charmants petits mammifères. Sa thèse, qui porte sur les liens entre personnalité, apparentement et communication sonore chez les tamias rayés, s'inscrit dans un courant de recherche qui s'intéresse à la variation individuelle, un domaine de l'écologie évolutive dont son directeur, Denis Réale, est un spécialiste reconnu à l'échelle internationale.

Plusieurs animaux poussent des cris d'alarme en contexte de prédation. Mais alors que certains mammifères n'ont qu'un seul cri à leur répertoire, les tamias disposent d'un système de communication complexe, affirme la doctorante. «Les tamias émettent plusieurs types de cris: un cri pour les prédateurs terrestres, un autre pour les prédateurs aériens, un autre quand ils sont poursuivis. J'ai enregistré des milliers de cris et je me rends compte en faisant un suivi individuel quotidien que leur système de communication est beaucoup plus complexe que ce que l'on croyait jusqu'à maintenant.» 

La fonction des cris émis par les tamias n'est pas encore vraiment connue, précise Charline Couchoux. Selon la principale hypothèse avancée pour expliquer l'évolution des cris d'alarme, les individus les émettraient pour prévenir leurs apparentés d'un danger. On voit cela chez les espèces sociales comme la marmotte, où les individus vivent avec leur famille, note la biologiste. Chez les tamias, des mammifères territoriaux qui possèdent chacun leur propre terrier, cela pose davantage de questions. Mais alors que les mâles adultes ont tendance à aller installer leurs pénates loin de leur lieu de naissance, les femelles, au contraire, fondent souvent leur foyer près de leur terrier maternel natal. «Cela pourrait expliquer pourquoi elles émettent ces cris qui seraient destinés à leurs femelles apparentées qui vivent alentour», explique la doctorante.

Crier au loup

Dans une expérience qui sera menée au cours de l'été, Charlince Couchoux étudiera comment les tamias répondent aux cris d'individus qui leur sont plus ou moins apparentés et qui ont différentes personnalités. En effet, certains tamias sont plus téméraires que d'autres. «Logiquement, des individus qui prennent plus de risques devraient avoir une perception du danger différente d'individus qui en prennent peu, mentionne la doctorante. Ces individus très téméraires émettraient des cris d'alarme seulement quand il y a un danger, alors que les plus timides auraient peur de tout et émettraient beaucoup de cris, donc de fausses alarmes.» Or, leurs congénères pourraient moduler leur comportement en conséquence. «C'est un peu l'histoire du garçon qui criait au loup, poursuit la biologiste. Je m'attends à ce que les animaux reconnaissent les individus émetteurs de cris et ajustent leur niveau de vigilance en fonction du niveau de fiabilité de l'émetteur.»

Certains tamias sont plus téméraires que d'autres.Photo: Charline Couchoux

Les enregistrements de 24 heures réalisés avec les micros espions ont été faits sur 21 tamias que l'étudiante connaît bien, qu'elle avait déjà beaucoup observés et dont elle pouvait situer le terrier. «Même si ces micros sont abordables et qu'on peut les acheter sur Internet, il ne s'agissait pas de les perdre dans la nature», dit la scientifique, qui a bénéficié d'une bourse Young Explorers de 5000 dollars remise par le National Geographic Society Committee for Research and Exploration pour l'achat de cet équipement. Un logiciel acoustique lui a ensuite permis de transformer les sons obtenus en un spectrogramme visuel, découpé par fenêtres de 10 secondes, plus facile à analyser. «Cela m'a aidé à répertorier les différents types de cris», explique Charline Couchoux.

Le fait que les micros suivent les animaux dans toutes leurs activités permet d'obtenir des enregistrements impossibles à réaliser par un chercheur, note-t-elle. «Un biologiste ne peut pas suivre un animal pendant 24 heures, et encore moins en suivre neuf en même temps.» Les enregistrements lui ont permis de récolter une quantité de cris incroyable. «On entend même les couinements des petits dans le terrier, dit-elle. C'est très intéressant, car on ne sait pas ce qui se passe dans le terrier du tamia.»

La richesse et la qualité des enregistrements réalisés à l'aide des enregistreurs miniatures l'a surprise. «Le son est très pur, dit la doctorante. On entend le chant des oiseaux, les bruits environnants. Cela ouvre des portes intéressantes pour d'autres études du côté de l'environnement sonore des individus, un domaine en plein développement.»

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