Suicide: ce qui protège

Un réseau franco-québécois de chercheurs effectue des recherches longitudinales sur les conduites suicidaires chez les adolescents.

4 Février 2015 à 15H21

Photo: iStock

À l'occasion de la 25e semaine nationale de prévention du suicide, la Revue canadienne de psychiatrie (Canadian Journal of Psychiatry) fait paraître un supplément présentant six articles de recherche clinique sur les facteurs de protection des conduites suicidaires à l'adolescence, fruits d'études réalisées depuis 2005 par un réseau franco-québécois de chercheurs. «Nous avons voulu proposer une nouvelle approche en pédopsychiatrie, qui ciblerait tous les facteurs qui agissent sur un trouble mental puisque facteurs de protection et facteurs de risque sont étroitement liés», souligne Réal Labelle, professeur au Département de psychologie et coéditeur de ce supplément en compagnie du psychiatre et chercheur Jean-Jacques Breton.

Depuis longtemps, les interventions en matière de prévention du suicide portent sur les facteurs de risque des conduites suicidaires, la dépression figurant au premier rang. «La dépression est devenue la principale cause d'invalidité dans le monde et nous savons désormais qu'il s'agit d'un phénomène chronique, explique Réal Labelle. Un jeune qui en souffre a 50 % de chances de vivre un deuxième épisode au cours de sa vie, et si cela survient, il aura 75 % de chances d'en vivre un troisième. La récurrence de la maladie nous incite à intervenir plutôt – et plus tôt – sur les facteurs de protection afin de minimiser les risques de récidives.»

Réal LabellePhoto: Nathalie St-Pierre

Dans l'un des articles du supplément, on propose un modèle stress-vulnérabilité-résilience dans lequel les facteurs de risque – événements stressants, dépression, désespoir et stratégies d'adaptation non productives – contribuent à la vulnérabilité au stress alors que les facteurs de protection – stratégies d'adaptation productives, raisons de vivre et formes de spiritualité – favorisent la résilience. «On peut être déprimé, désespéré même, mais avoir le goût de rester en vie parce que l'on tient à sa famille et/ou à ses amis et qu'on sent qu'ils sont là pour nous soutenir», explique Réal Labelle à propos des raisons de vivre.

Les stratégies d'adaptation productives – comme le fait d'avoir des loisirs, d'être capable de résoudre efficacement des problèmes et de ne pas hésiter à demander de l'aide – sont également liées de près à la dépression, car il s'agit de mécanismes de défense jouant un rôle central dans notre façon d'aborder la vie quotidienne. La spiritualité et la religiosité permettent aussi d'atténuer les effets de la dépression. «Attention, signale le chercheur, il ne s'agit pas nécessairement d'adhérer à une religion, mais plutôt d'avoir des croyances, quelles qu'elles soient, qui permettent d'espérer des jours meilleurs.»

Du côté de la France

Selon les données officielles, 200 adolescents se sont enlevé la vie au Canada en 2011. «Ce chiffre sera toujours trop élevé, note Réal Labelle, mais le suicide demeure tout de même un phénomène rare et il est difficile d'entrer en contact avec des jeunes qui ont fait une tentative afin d'effectuer des études cliniques.»

Les collègues français de Réal Labelle et Jean-Jacques Breton ont réalisé trois études auprès d'adolescents hospitalisés pour tentative de suicide dans cinq services de pédiatrie. «Il s'agit d'études longitudinales sur les facteurs de protection mentionnés, note Réal Labelle. Nous proposons une autre façon de concevoir la psychologie clinique. Avant, on donnait un congé à un jeune ayant effectué une tentative de suicide lorsque celui-ci ne montrait plus de symptômes de dépression ou d'idées suicidaires. On prenait donc en compte les facteurs de risque. En intervenant plutôt sur les facteurs de protection, le congé ne serait plus associé aux symptômes. On pourrait, par exemple, donner son congé à un jeune qui est encore déprimé si l'on juge qu'il a de bons outils pour s'en sortir.»

Les articles du supplément expliquent et proposent des modèles soutenant cette approche.

Des instruments en français

Les études anglophones sur le suicide étant plus nombreuses, les chercheurs ont dû emprunter et traduire en français les instruments de mesure nécessaires à leur étude, ce dont rend compte ce supplément de la Revue canadienne de psychiatrie. «Nous signalons ainsi que nous possédons désormais les mêmes instruments que nos collègues anglophones et que nos recherches sont à l'avant-garde», note Réal Labelle. Le supplément paraît toutefois entièrement en anglais, un choix éditorial visant à faire rayonner les recherches du milieu francophone.

Cette coopération universitaire franco-québécoise est une initiative de la Clinique des troubles de l'humeur de l'Hôpital Rivière-des-Prairies. Les études ont été réalisées en France par le Service de psychiatrie de l'enfant et de l'adolescent de l'Hôpital Pitié-Salpêtrière, le CHU de Rouen, le CH de Rouvray et les CHU d'Amiens et, au Québec, dans le cadre du  Programme des troubles dépressifs de l'Institut universitaire en santé mentale Douglas et par la Clinique réseau jeunesse de l'Institut Philippe-Pinel. Ce réseau a été financé de 2006 à 2012 par la Commission permanente de coopération franco-québécoise.

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