Le débat public en mutation

La multiplication des tribunes d'opinion et l'essor des médias sociaux redéfinissent les conditions du débat démocratique.

11 Novembre 2015 à 9H22

La multiplication des chroniqueurs dans les médias et l'arrivée des réseaux sociaux ont entraîné la prolifération de commentaires et d'opinions. Illustration: Tomasz Walenta

Réforme scolaire, accommodements raisonnables, aide médicale à mourir, grèves étudiantes… De nombreux débats ont passionné les esprits et polarisé le Québec au cours des dernières années. En toile de fond, un espace public dont l'évolution, depuis 30 ans, a modifié en profondeur les conditions de la délibération démocratique. La multiplication des chroniqueurs dans les médias, tant écrits qu'électroniques, et l'arrivée des réseaux sociaux – Facebook, Twitter – ont entraîné la prolifération de commentaires et d'opinions. Ce phénomène favorise-t-il le débat d'idées ? Permet-il aux citoyens de mieux mesurer les enjeux de société ? 

«Quand j'ai commencé à exercer le métier de journaliste, au milieu des années 80, les chroniqueurs étaient peu nombreux, se rappelle l'éditorialiste et rédactrice en chef du Devoir, Josée Boileau (B.A. communication, 87). Il y avait André Rufiange au Journal de Montréal, Nathalie Petrowski au Devoir, Lysiane Gagnon et Pierre Foglia à La Presse. Depuis, leur nombre a explosé.»

Le site Web du Journal de Montréal propose aujourd'hui une trentaine de chroniques et une dizaine de blogues. Un modèle qui s'est répandu à la Presse, à Radio-Canada, à TVA et à la radio. «De plus en plus de gens commentent l'actualité, mais de moins en moins de journalistes produisent l'information de base, note Josée Boileau. Or, être exposé à une avalanche de commentaires ne suffit pas à se forger une opinion éclairée. Pour cela, les citoyens ont besoin de dossiers fouillés et d'enquêtes approfondies. Le hic est que les médias ont peu de ressources humaines et financières leur permettant de libérer des journalistes pour qu'ils s'acquittent de ces tâches.»

Chroniqueuse et blogueuse au Journal de Montréal et au Journal de Québec, Josée Legault (B.A. histoire, 84; M.A. science politique, 91), qui vient de recevoir le prix Reconnaissance 2015 de la Faculté de science politique et de droit, analyse depuis 20 ans les événements marquants de l'actualité sociale et politique sur de multiples tribunes. Selon elle, les citoyens sont en quête d'explications. «Noyés dans une myriade d'informations accessibles sur toutes sortes de plateformes, ils se tournent vers les commentateurs et les analystes pour comprendre le sens et la portée des événements, dit-elle. Quand des gens m'accostent dans la rue en me confiant que ma chronique les a aidés à voir les choses sous un autre angle, je me dis que j'ai fait mon boulot.»

Commentaires express 

La pression est forte sur les commentateurs, ce qui dessert le débat démocratique, soutient Josée Boileau. «Nous vivons à l'ère du commentaire express, dit-elle. On m'a déjà demandé de commenter, à une heure d'avis, un jugement de la Cour suprême du Canada qui venait d'être rendu public.» Difficile, également, d'aller en profondeur quand une émission de télévision ou de radio accorde 10 minutes à ses invités pour analyser trois sujets d'actualité. L'éditorialiste croit néanmoins possible d'aborder des sujets avec une certaine hauteur de vue. «Les textes publiés dans la page Idées du Devoir, par exemple, circulent beaucoup sur les réseaux sociaux et comptent parmi les articles du journal les plus lus quotidiennement.»

«Être exposé à une avalanche de commentaires ne suffit pas à se forger une opinion éclairée. Pour cela, les citoyens ont besoin de dossiers fouillés et d'enquêtes approfondies. Le hic est que les médias ont peu de ressources humaines et financières leur permettant de libérer des journalistes pour qu'ils s'acquittent de ces tâches.»

Josée Boileau,

Rédactrice en chef et éditorialiste au Devoir

Chroniqueur-blogueur au Journal de Montréal et chargé de cours au Département de sociologie, Mathieu Bock-Côté (Ph.D. sociologie, 13) déplore lui aussi le phénomène de l'opinion minute. La réflexion de fond exige, selon lui, d'être libérée du bavardage en direct. «La meilleure manière de servir le débat public consiste à valoriser une réflexion qui, sans s'affranchir de l'actualité, ne s'y enferme pas. Il faut pour cela des espaces capables de la recueillir. Les revues, comme Argument et d'autres, peuvent le faire, car elles cherchent à penser non seulement l'actualité, mais aussi l'histoire qui se fait.»

Grandeur et misère des réseaux sociaux

Tout le monde reconnaît que les réseaux sociaux permettent aux citoyens de faire entendre leur voix, contribuant ainsi à la démocratisation du débat public. «Les réseaux sociaux favorisent l'élargissement des thèmes de discussion, souligne Mathieu Bock-Côté. Sans eux, certains courants d'opinion, plus ou moins marginaux, ne pourraient pas apparaître dans l'espace public. C'est le cas, par exemple, de la droite libertarienne et du parti politique Option nationale.»

Pour Josée Boileau, les réseaux sociaux constituent une sorte de fil de presse qui alimente son travail. «Ils attirent mon attention sur un article du New York Times ou du Monde que je n'aurais jamais lu autrement, observe-t-elle. Grâce à Facebook, des textes du Devoir sont découverts par des gens qui ne sont pas des lecteurs assidus du journal.»

La présence massive de blogueurs, qualifiés par certains de journalistes citoyens, entraîne, par ailleurs, son lot de demi-vérités, d'allégations non fondées et d'interprétations fantaisistes. «Un faux égalitarisme s'est installé entre des experts et des gens qui ont des connaissances limitées, affirme Josée Legault. Aux États-Unis, à côté d'un Paul Krugman, Prix Nobel d'économie qui tient une chronique dans le New York Times, on trouve des centaines de blogueurs qui commentent à tort et à travers l'actualité économique.»

«Le versant sombre des réseaux sociaux s'incarne dans la tentation du lynchage. Des excités, protégés par l'anonymat du Web, peuvent se livrer publiquement à une hargne lapidaire envers le salaud du jour dont on devra s'indigner.»

Mathieu Bock-Côté,

Chroniqueur et chargé de cours au Département de sociologie

L'arrivée d'Internet a permis à des gens qui ne sont pas rattachés à des partis politiques ou à des médias d'avoir une présence publique, favorisant la mise en place d'une «démocratie d'opinion», par opposition à la démocratie représentative, soutient Joseph Yvon Thériault, professeur au Département de sociologie et titulaire de la Chaire de recherche du Canada en mondialisation, citoyenneté et démocratie. «Du milieu du 19e jusqu'à la fin du 20e siècle, la démocratie représentative s'incarnait dans de grandes institutions, comme les parlements, les partis politiques, les syndicats et la presse, lesquels jouaient un rôle de faiseurs et de condensateurs d'opinions, rappelle le sociologue. Aujourd'hui, avec la crise de la démocratie représentative, l'opinion brute apparaît dans toute sa diversité et sa cacophonie, sans médiations institutionnelles.»     

Plus on élargit l'espace public, plus on ouvre la porte à des comportements contradictoires avec une éthique élémentaire de la délibération, croit Mathieu Bock-Côté. «Le versant sombre des réseaux sociaux s'incarne dans la tentation du lynchage, dit-il. Des excités, protégés par l'anonymat du Web, peuvent se livrer publiquement à une hargne lapidaire envers le salaud du jour dont on devra s'indigner. Sous l'effet de meute, chacun y va de son petit crachat.»

Populisme et anti-intellectualisme

«C't'un cave, Il s'est mis dans' marde, qu'il s'en sorte lui-même», lançait en juin dernier l'animateur radio Jeff Fillion sur les ondes de la station NRJ de Québec à propos du  blogueur saoudien Raïf  Badawi, condamné à 1000 coups de fouet et 10 ans de prison pour ses textes appelant ses concitoyens à réfléchir sur la place de la religion en Arabie saoudite. Ces dernières années, il faut compter avec la présence des «radios poubelles», dont les têtes de turc sont les écologistes, les féministes, les syndicalistes et les élites politiques et intellectuelles en général.

«Depuis le référendum de 1995, on assiste au retour en force d'un anti-intellectualisme et d'un populisme décomplexés, lesquels favorisent la polarisation des débats, affirme Josée Legault. Après la défaite référendaire, de nombreux intellectuels sont rentrés dans leurs terres, créant une sorte de vide que les animateurs et chroniqueurs populistes se sont empressés de remplir.»

«Le peuple auquel les populistes font appel est le peuple du sentiment, de la passion, et non de la raison. Le populisme essaie de flatter le peuple dans le sens du poil en exploitant ses instincts primaires.»

Joseph Yvon Thériault,

Professeur au Départemnet de sociologie et titulaire de la Chaire de recherche du Canada en mondialisation, citoyenneté et démocratie

Ce qui caractérise le populisme, c'est son rejet de toute médiation institutionnelle au nom d'une vérité qui émanerait naturellement du peuple, souligne Joseph Yvon Thériault. «Le peuple auquel les populistes font appel est le peuple du sentiment, de la passion, et non de la raison. Le populisme essaie de flatter le peuple dans le sens du poil en exploitant ses instincts primaires. Le danger, quand il n'y a plus de médiation, est que le pouvoir s'incarne dans une figure charismatique qui prétend savoir ce que veut le peuple, avec toutes les dérives que cela peut entraîner.»

Selon Mathieu Bock-Côté, il est possible d'avoir une vie intellectuelle dans l'espace public qui ne cède pas à l'indignation populiste et qui alimente la conversation démocratique. «Au Journal de Montréal, j'essaie de faire de mon blogue une petite revue d'idées. Mes articles de 2 000 ou 3 000 mots constituent de brefs essais, accompagnés de notes de bas de page et de références.» Au début, le chroniqueur craignait qu'ils ne soient pas lus. Eh bien, non ! «Des centaines de personnes les lisent, dit-il, parce qu'ils sont à la recherche de textes se situant entre l'opinion minute et l'essai de 200 ou 300 pages qu'ils n'ont pas le temps de lire. Il y a une demande  pour ce type d'articles, dont la diffusion est favorisée par les réseaux sociaux. Les intellectuels doivent savoir que cette niche existe s'ils veulent s'investir dans le débat public.»

Allergiques aux débats ?

Qui dit débat public dit oppositions, confrontations et désaccords. C'est une réalité incontournable du débat démocratique. Or, le Québec n'a pas développé une véritable culture de la discussion, soutient le professeur du Département d'études littéraires Dominique Garand, co-auteur de l'ouvrage Un Québec polémique: éthique de la discussion dans les débats publics, paru l'an dernier. «Les injures et les attaques personnelles l'emportent souvent sur la confrontation d'idées», affirme-t-il.

Mathieu Bock-Côté estime plutôt que les Québécois ont tendance à confondre débats et chicanes. «Peut-être est-ce lié au fait que nous formons une petite nation et que les désaccords et les divisions nous apparaissent comme autant de menaces à notre cohésion collective.»

Josée Boileau voit les choses autrement. «La capacité des Québécois de débattre sans trop s'entredéchirer constitue une force, dit-elle. Si on excepte le débat sur la Charte des valeurs, qui a provoqué une sorte de déchirure sociale, celui sur le mariage homosexuel a été mené de façon sereine, contrairement à ce qui s'est produit en France. Il en est allé de même dans le dossier de l'aide médicale à mourir.»

Pour qu'un débat soit fructueux, remarque Dominique Garand, il faut réunir des conditions: «Établir un dialogue, ce qui implique une écoute et un respect mutuels. On s'attend aussi à une progression au fil des échanges, même si on ne vise pas nécessairement le consensus. La compétence est un autre critère. Tout le monde ne possède pas la même maîtrise du langage et de l'argumentation.»

La participation au débat démocratique exige, en effet, un minimum d'instruction, lequel suppose la capacité de lire pour s'informer ainsi que des connaissances et habiletés pour saisir les enjeux qui sont discutés. «Ce qui appauvrit nos débats, c'est l'épuisement dans le sophisme, dit Dominique Garand. Former les jeunes à la pensée rationnelle et à l'art de raisonner, leur enseigner la rhétorique et des éléments de logique devraient compter parmi les objectifs d'une éducation publique.»

Source:
INTER, magazine de l'Université du Québec à Montréal, Vol. 13, no 2, automne 2015.

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