Le mystère de Québec

Un ouvrage du sociologue Frédéric Parent élucide le penchant «conservateur» des électeurs de la grande région de Québec.

14 Septembre 2015 à 11H51

Photo: Tourisme Chaudière-Appalaches

Lors des élections fédérales de 2011, trois députés conservateurs ont été élus dans la grande région de Québec. «Les sondages actuels suggèrent que les conservateurs sont de plus en plus populaires dans la région de Québec et dans un rayon d'environ 200 kilomètres au nord et au sud de la Vieille Capitale», rapportait en avril dernier un article de La Presse Canadienne. «Selon les observateurs de la scène politique, il existerait un "mystère de la grande région de Québec", mais c'est un point de vue extérieur qui ne prend pas en compte les réalités rurales de ces gens-là», affirme Frédéric Parent. Quelles sont ces réalités? Embauché au Département de sociologie à l'été 2014, le professeur apporte quelques éléments de réponse dans Un Québec invisible. Enquête ethnographique dans un village de la grande région de Québec (Presses de l'Université Laval), ouvrage tiré de sa thèse de doctorat.

Depuis la Révolution tranquille, les électeurs des circonscriptions de la grande région de Québec ont tendance à voter pour des partis politiques «conservateurs»: l'Union nationale, le Crédit social, l'Action démocratique du Québec et la Coalition Avenir Québec. «Massivement francophones, la population y est plus faiblement scolarisée, plus âgée et le salaire moyen y est plus bas que celui de l'ensemble du Québec, souligne Frédéric Parent. C'est le paradoxe: pourquoi une population "défavorisée" vote-t-elle pour des partis politiques de droite, privilégiant ainsi les libertés individuelles et reléguant à l'arrière-plan la justice sociale?»

L'aliénation est une explication plausible. Ces électeurs seraient guidés par le discours de repli identitaire et d'individualisme des médias de masse comme les «radios poubelle». «Ce n'est pas entièrement faux, mais cela demeure une explication partielle, dit le chercheur. Les "radios poubelle" sont davantage une pollution sonore qui nous empêche de cerner les véritables enjeux.»

Sur le terrain

Voilà pourquoi Frédéric Parent a voulu se rendre sur le terrain afin de mieux saisir la réalité de cette région. «J'ai postulé qu'il existe des conditions sociales d'existence qui favorisent le développement d'idées politiques particulières, explique-t-il. Les représentations du monde, en particulier les idéologies politiques, ne sont pas indépendantes des conditions fondamentales du développement des sociétés ou plus précisément de la structure des rapports sociaux dominants.»

Frédéric ParentPhoto: Émilie Tournevache

Frédéric Parent a choisi une approche ethnographique, dans la lignée du pionnier Léon Gérin, considéré comme le premier sociologue canadien. «Il était fonctionnaire à Ottawa au tournant du XXe siècle et, pendant ses vacances, il se promenait dans le Québec rural et en tirait des monographies de familles. J'ai voulu m'inscrire dans la même tradition», précise le professeur, qui travaille actuellement à l'édition de la correspondance personnelle de Léon Gérin.

En 2007 et 2008, Frédéric Parent et sa conjointe ont partagé leur temps entre Paris, où elle effectuait également ses recherches doctorales en sociologie, et un petit village de la grande région de Québec auquel il a donné le nom inventé de Lancaster afin de préserver l'anonymat des personnes interviewées. «Il s'agit d'un village d'environ 1500 habitants, qui offre des services, qui a une épicerie et une caisse populaire, mais qui n'est pas touristique, précise-t-il. L'économie tourne autour de PME de taille modeste. À l'époque, une grosse usine employait une centaine d'habitants, mais elle a fermé depuis. Il y a un CHSLD qui emploie surtout des infirmières et des préposées aux bénéficiaires et le secteur agricole repose sur la production de lait et de porc. La pratique religieuse oscille autour de 10 %.»

Frédéric Parent a d'abord fouillé les archives de la municipalité, puis il a amorcé une série d'entretiens en commençant par le maire et le curé. Il a effectué une trentaine d'entrevues, notamment avec des agents de développement rural de la municipalité régionale de comté (MRC), un agent d'immeuble, une agricultrice, un employé municipal, un ancien directeur général de la municipalité, la directrice générale actuelle, un travailleur communautaire, un ouvrier spécialisé de l'usine, quelques retraités, un ou deux anciens maires, un producteur laitier, un producteur de porc, un agronome, un conseiller municipal et un homme d'affaires.

Rejet de l'État interventionniste

Le chercheur a constaté que les élites politiques, économiques et religieuses du village sont issues de la population souche, c'est-à-dire de familles présentes depuis l'ouverture du territoire en 1848. «C'est l'enracinement dans ce territoire à travers les réseaux de parenté et d'alliances qui fonde le prestige des familles souche, dit-il, et cette population estime que son pouvoir local est mieux protégé par l'absence de régulation étatique. D'où sa propension à voter "conservateur".»

Pour ces familles, le corps politique fédéral ou provincial est un corps étranger constitué de professionnels scolarisés qui ne sont pas des gens «de la place». Même les élus de la municipalité régionale de comté MRC, cette entité administrative créée en 1979 afin d'assurer la gestion régionale d'un territoire, sorte d'intermédiaire entre le gouvernement provincial et les élus locaux, ne sont pas vraiment les bienvenus. «Des élus de l'extérieur veulent nous dire comment faire du développement économique? On s'organise très bien sans eux!», affirment les villageois de Lancaster.

Observatoire de la ruralité contemporaine

L'étude du rural ou des régions est souvent effectuée dans une perspective développementale, déplore Frédéric Parent. «C'est louable de vouloir développer les régions, mais dans cette logique, dominante dans toutes les chaires de recherche universitaire, on base le travail sur des statistiques qui reconduisent le sens commun sans connaître les véritables rouages à l'œuvre sur le terrain.»

Le chercheur aimerait que soit mis sur pied un observatoire ethnographique de la ruralité contemporaine, qui permettrait de voir les autres «Québec invisibles». «Ce que j'ai observé contraste avec la vision du monde dominante selon laquelle on assisterait à l'éclatement des frontières, à la perte de sens et à la montée d'une société basée sur l'individualisme, note-t-il. Au contraire, l'enracinement territorial et la richesse des relations sociales sont les piliers de ce type de village.»

Le chercheur constate l'ampleur du fossé séparant le Québec urbain et le Québec rural. De l'extérieur, dit-il, nous percevons un repli sur soi, alors qu'il ne s'agit que d'un réflexe férocement ancré de survivance, en dépit des interventions de plus en plus nombreuses des urbains scolarisés qui viennent de l'extérieur. «Pour ces familles, accepter de se soumettre aux logiques bureaucratiques signifie la fin de leurs prérogatives politiques et économiques, héritées de leurs ancêtres. Et ils ne sont pas les seuls: je crois que l'on retrouve ce type de village dans toutes les régions du Québec. D'où la pertinence d'un observatoire, qui permettrait de mieux cerner ces réalités rurales qui ont subsisté en dépit de tous les bouleversements de la Révolution tranquille.»

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