Les combats de Marie-Victorin

Yves Gingras donnera une conférence à BANQ sur cet intellectuel qui a incarné l'éveil scientifique du Québec.

5 Mars 2015 à 17H50

Marie-Victorin vers 1904. Photo: Service des archives de l'Université du Québec à Montréal

On connaît surtout le frère Marie-Victorin (1885-1944) comme le fondateur du Jardin botanique de Montréal. Selon Yves Gingras, professeur au Département d'histoire et titulaire de la Chaire de recherche du Canada en histoire et sociologie des sciences, cette grande réalisation ne doit pas masquer le fait que Marie-Victorin fut aussi, tout au long de l'entre-deux-guerres, une figure centrale de la vie intellectuelle au Québec. «À cette époque, rappelle-t-il, deux  modèles aux parcours et aux idées contrastées s'imposaient aux jeunes Canadiens français: l'abbé Lionel Groulx et Marie-Victorin. Alors que Lionel Groulx évoquait Notre maître le passé, Marie-Victorin, lui, opposé à une pensée nationaliste trop nostalgique, aimait rappeler ces paroles de Léonard de Vinci: Ne soyons pas dupes du passé. La science étant pour lui synonyme de progrès, il croyait qu'il fallait tourner le regard vers l'avenir.»

Yves Gingras donnera une conférence à l'auditorium de la Grande Bibliothèque, le 10 mars prochain, consacrée à l'itinéraire de Marie-Victorin et à ses combats pour stimuler le développement des universités, de la recherche et de la culture scientifique au sein de la société québécoise. Cet événement, organisé par la Fondation Lionel-Groulx, s'inscrit dans un cycle de 10 conférences portant sur les grands personnages de l'histoire du Québec.

Dès les années 1920, Marie-Victorin soutient que le Québec est un pays à découvrir et à conquérir, que son autonomie passe par le développement scientifique. En 1922, il écrit: Un peuple ne vaut pas seulement par son développement économique, industriel et commercial, mais encore et surtout par son élite de penseurs et de savants, par son apport au capital scientifique de l'humanité. «C'est sous sa plume qu'apparaît pour la première fois, en 1935, l'expression "nègre blanc", plus de 30 ans avant que Pierre Vallières ne la popularise dans son livre Nègres blancs d'Amérique, publié en 1968», souligne Yves Gingras.

Pionnier de la science

Fils d'une famille aisée, Marie-Victorin fait ses études à l'Académie commerciale de Québec. C'est là qu'il se découvre une vocation d'éducateur, laquelle l'incite à suivre l'exemple de ses maîtres, les Frères des Écoles chrétiennes. Il sera notamment rattaché au collège secondaire de Longueuil, où il enseigne de 1904 à 1920. «Dès le début de sa carrière d'enseignant, il se passionne pour la botanique et multiplie les excursions d'herborisation, dit Yves Gingras. Cet autodidacte entre en contact avec plusieurs botanistes nord-américains, dont des professeurs des universités Harvard et McGill.»

Marie-Victorin en 1928, à la grande île à la vache marine, dans le golfe du Saint-Laurent, tenant un chardon de Mingan, espèce de chardon qu'il avait identifiée en 1924. Photo: Frère Rolland-Germain

En 1920, Marie-Victorin est nommé professeur de botanique à la toute nouvelle Faculté des sciences de l'Université de Montréal. «Il s'agit d'un tournant capital dans sa carrière. Il peut désormais compter sur des collègues et des disciples avec lesquels il met en branle  un véritable mouvement scientifique» explique le chercheur. Ce mouvement donne naissance, entre autres, à l'Association canadienne-française pour l'avancement des sciences (ACFAS), en 1923, puis à la Société canadienne d'histoire naturelle, que Marie-Victorin présidera de 1925 à 1940, et aux Clubs des jeunes naturalistes, qui essaimeront dans les écoles du Québec. En 1929, il lance le projet du Jardin botanique, puis celui de l'Institut de géologie, en 1937. Entre temps, en 1935, il publie l'œuvre de sa vie: la Flore laurentienne, la bible des botanistes québécois.

«Dans un Québec dominé par les collèges classiques, Marie-Victorin est l'un des premiers à utiliser l'expression "culture scientifique", dont l'emploi, ici comme en Europe, ne sera généralisé qu'au cours des années 1970», indique Yves Gingras. Pour développer une telle culture, il faut des institutions d'enseignement adéquates et au premier chef des universités capables de former des enseignants. «Pendant la crise économique, l'Université de Montréal étant menacée de compressions budgétaires, Marie-Victorin dénonce, dans un texte paru dans Le Devoir en 1932, ceux qui songent à fermer les facultés de philosophie et de lettres ainsi qu'une partie des laboratoires de sciences, rappelle le professeur. Il défend aussi la création d'une école des mines et s'élève au-dessus des rivalités interuniversitaires en affirmant que l'Université de Montréal et l'Université Laval doivent unir leurs forces dans ce projet.»

Aux yeux du botaniste, les universités représentent l'avenir du pays. «En 1922, deux ans après la création de l'Université de Montréal, Marie-Victorin met de l'avant un programme pour former des chimistes, des physiciens, des agronomes, des ingénieurs forestiers et des naturalistes, observe Yves Gingras. Il demandait à ses concitoyens d'aimer la science pour elle-même et ridiculisait ceux qui ne comprenaient pas les retombées à long terme de la recherche fondamentale.»  

Science et religion

Il n'est pas question pour Marie-Victorin de mêler science et foi. «Il suggère d'adopter le modus vivendi des pays éclairés et de laisser l'une et l'autre suivre des chemins parallèles, vers leurs propres buts», note le chercheur.

Sans être darwinien, Marie-Victorin critique ceux qui mettent en cause le fait de l'évolution. Il dénonce publiquement le procès intenté à un professeur d'une école de Dayton, au Tennessee, accusé en 1925 d'avoir enfreint une loi de l'État interdisant l'enseignement de l'évolution humaine.

Son intérêt pour la culture et le savoir l'amène à proposer  une réforme majeure de la formation et du recrutement des frères éducateurs. En 1934, il rédige sur cette question un rapport qui produit l'effet d'une bombe. «Marie-Victorin n'a pas de mots assez durs pour fustiger l'inculture et l'ignorance des jeunes recrues et propose de revoir leur formation de fond en comble», dit Yves Gingras.

Un testament intellectuel

Selon l'historien, la grande leçon de Marie-Victorin, qui demeure d'une actualité brûlante, réside dans un article de 1944 destiné à la revue L'Action nationale et intitulé «Vingt-cinq ans de vie scientifique au Canada français». «Ce texte constitue son testament intellectuel, affirme Yves Gingras. Il y réaffirme cette idée cruciale que l'édification d'institutions culturelles et scientifiques est essentielle à l'émancipation du Canada français.»

De telles institutions, écrit Marie-Victorin, sont plus nécessaires à la survivance que ce que l'on nomme œuvres nationales ou sociétés nationales. Ces dernières sont des sortes de symboles, des cocardes, des drapeaux. Les premières sont les obscures mais indispensables fondations de l'édifice national.

PARTAGER
COMMENTAIRES 0 COMMENTAIRE