Jeunes mamans résilientes

Un ouvrage se penche sur le sort des jeunes mères qui ont échappé à une relation conjugale violente.

25 Mai 2015 à 13H38

Photo: iStock

Dans nos sociétés occidentales, l'évocation de la maternité renvoie souvent à une image de paix et de bonheur, vécus en couple entre la mi-vingtaine et la fin trentaine. «Plusieurs mères ne vivent pas cette vision idéalisée de la maternité», rappelle Sylvie Lévesque. La professeure du Département de sexologie vient de faire paraître Maternité précoce, violence et résilience. Des jeunes mères témoignent (Presses de l'Université du Québec), un ouvrage qui se penche sur un cas de figure peu étudié jusqu'ici. «Plusieurs études ont été consacrées à la grossesse à l'adolescence, à la violence chez les jeunes couples et même à la violence durant la grossesse, mais peu sur la combinaison de tous ces facteurs», précise l'auteure.

Intervenante auprès des jeunes pendant quelques années après sa maîtrise – qui portait sur la violence dans les relations amoureuses à l'adolescence, sous la direction de Joseph J. Lévy et Martine Hébert –, Sylvie Lévesque a entrepris un doctorat peu après avoir eu son premier enfant. «Mes intérêts de recherche ont convergé vers la violence à l'endroit des jeunes mères, explique-t-elle. J'ai décidé d'aller voir celles qui allaient bien après avoir traversé ce genre d'épreuve. C'est ce qui distingue mon échantillon des autres études sur le sujet.»

Afin de mieux appréhender la réalité de ces jeunes mamans, la chercheuse a effectué deux séjours d'observation de quelques mois au sein d'organismes communautaires. Avec l'aide des intervenants, elle a recruté 19 participantes qui avaient toutes été mères pour la première fois entre 15 et 20 ans. «Je souhaitais comprendre et nommer les facteurs qui expliquent leur trajectoire de résilience», souligne-t-elle.

Son livre est une version remaniée de sa thèse, soutenue à l'Université de Montréal sous la direction de la professeure émérite Claire Chamberland.

L'adversité

Sylvie LévesquePhoto: Émilie Tournevache

La chercheuse postulait que ces jeunes femmes avaient vécu une double adversité: un contexte relationnel difficile marqué par la violence – psychologique et/ou physique – et une grossesse à un jeune âge. Sauf que ce n'est pas ce qu'elle a constaté au fil de ses entretiens avec elles. «Pour 17 des 19 participantes, la maternité est la meilleure chose qui leur soit arrivée, car cela a changé leur vie pour le mieux, raconte-t-elle. Cela participe à la construction de leur identité à un point tel que reconnaître que ce fut une erreur de parcours n'est pas envisageable.»

Les deux autres mères, plus âgées que les autres lorsque la chercheuse les a rencontrées, posent un regard différent sur leur trajectoire. «Avec du recul, elles affirment qu'elles auraient aimé que les choses se déroulent autrement, souligne Sylvie Lévesque. Avoir un enfant en bas âge a été difficile et a demandé beaucoup de sacrifices, surtout pour la conciliation travail/étude-famille. Elles estiment que retarder le moment d'avoir des enfants aurait été bénéfique.»

Le processus de résilience

La chercheuse a constaté que les récits de ces jeunes mères comportent tous un point tournant qui agit comme un déclencheur de résilience: le développement du sentiment d'attachement avec leur enfant. «Au fil des premiers mois avec leur enfant, elles prennent conscience qu'elles sont aptes à subvenir à ses besoins, elles se sentent compétentes et gagnent en confiance», précise-t-elle.

Elles ont alors le désir de créer un milieu de vie sain pour l'enfant, par exemple en faisant le «ménage» dans leurs amis dont l'influence est jugée néfaste. Elles s'activent aussi face au contexte relationnel adverse. «C'est difficile à tout âge de se sortir d'une relation avec violence, à plus forte raison chez de jeunes mères qui savent qu'en plus d'être jugées socialement pour leur maternité précoce, elles le seront pour leur monoparentalité, note la chercheuse. Cela dit, la majorité des mères ont mis un terme à leur relation avec violence et les autres sont allées consulter pour essayer de s'en sortir.»

Un tabou persistant

Dans la foulée de son ouvrage, la professeure vient de publier dans Journal of Interpersonal Violence un article sur la violence sexuelle – un tabou peu étudié, selon elle. «La notion de consentement au sein du couple est floue, explique-t-elle. Si tu as eu une relation sexuelle avec ton chum la veille, es-tu nécessairement consentante le lendemain matin? Non ! Il doit y avoir un échange de consentement, mais au sein de certains couples, la dynamique de pouvoir est inégale et cela rend la situation difficile pour certaines femmes. Le chum met de la pression, brandit des menaces d'infidélité: c'est ça la violence sexuelle.» La chercheuse compte orienter ses prochains travaux sur le sujet, tout en collaborant à un nouveau projet de recherche portant sur la maternité et la paternité en contexte de violence.

Ces jeunes mamans ont également su tirer profit des expériences négatives de leur enfance – abandon, problèmes de santé mentale des parents, séparation, déménagements fréquents dans la même année scolaire – en développant une capacité d'adaptation, une autonomie et une maturité que l'on ne trouve pas nécessairement chez les jeunes de leur âge. «L'une d'entre elles vivait seule depuis l'âge de 12 ans et s'occupait de sa jeune sœur. C'est loin d'être idéal, mais elle avait acquis une maturité hors du commun qui l'a bien servi lorsqu'elle a eu deux enfants, à 15 et 17 ans», illustre Sylvie Lévesque. Ces jeunes femmes se sont servies du passé pour aller de l'avant et se projeter dans l'avenir. «Elles ont des plans, elles ont réfléchi à ce qu'elles veulent pour leur enfant et pour elles», ajoute la sexologue.

Facteurs de vulnérabilité

Cette belle résilience peut toutefois être mise en péril par certains facteurs, comme l'accès limité à des ressources matérielles et financières, a constaté Sylvie Lévesque. «La séparation d'avec le conjoint violent, qui prive ces femmes d'un revenu substantiel, est d'autant plus déchirante que celles-ci valorisent énormément le modèle biparental. L'idéal de la famille nucléaire est très présent et il maintient un peu trop longtemps la dynamique violente de la relation.»

La difficulté de concilier travail/école et famille est également un facteur de vulnérabilité. «Comme la maternité donne un sens à leur vie, elles veulent être là pour leur enfant et elles jugent les services de garde assez négativement. Envoyer son enfant à la garderie pour que quelqu'un d'autre l'élève? Cela n'a pas de sens pour elles. Leur réintégration sur le marché du travail ou aux études est d'autant plus difficile», explique la professeure. Faute de pouvoir aller à l'école selon un horaire adapté leur permettant de passer du temps avec leur enfant, ces jeunes mères planifient de retourner aux études lorsque leur enfant entrera à la maternelle.

Sylvie Lévesque a aussi constaté que les liens qu'elles réussissent à créer avec les autres mères au sein des organismes d'entraide ont un effet pervers: certaines ne veulent plus quitter ce milieu. «Elles y consolident leurs compétences maternelles, notamment grâce aux ateliers qui y sont offerts, et y trouvent réconfort et amitiés, mais elles ne développent aucun autre réseau social. Lorsque leur admissibilité à ces services est échue, généralement après deux ans, elles se retrouvent seules», explique la chercheuse.

Un fragile équilibre

Mettre un terme à une relation marquée par la violence est souvent une valse-hésitation qui peut durer des mois, voire des années. Les jeunes mamans rencontrées par Sylvie Lévesque avaient réussi à mettre en échec la violence, pour leur bien-être et celui de leur enfant. «Je ne sais pas si elles ont pu poursuivre sur cette trajectoire résiliente, mais je l'espère», conclut la chercheuse.

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