Dans l'ombre d'Einstein

Pauline Gagnon rappelle la contribution ignorée de Mileva Marić aux travaux d'Albert Einstein.

2 Octobre 2015 à 11H07

Alfred Nobel, chimiste et industriel, a légué son immense fortune pour créer le célèbre prix qui porte son nom.

Marie Curie et Maria Goeppert-Mayer sont les deux seules femmes à avoir reçu le prix Nobel de physique. Pourtant Mileva Marić, première épouse du célébrissime Albert Einstein, ainsi que Lise Meitner et Jocelyn Bell-Burnell ont aussi contribué de manière importante au progrès de la science, sans que leur travail ne soit reconnu. La diplômée et physicienne Pauline Gagnon (B.Sc. physique,78) a voulu rendre hommage à ces femmes lors de sa conférence Belles, mais pas de Nobel, qui a fait salle comble au Cœur des sciences le 30 septembre dernier.

Pauline Gagnon a décrit les contributions scientifiques de ces trois femmes, ignorées par le comité Nobel, et plus particulièrement celle de la mathématicienne d'origine serbe Mileva Marić (1875-1948) au début de la carrière d’Einstein. De nouvelles sources d’informations mises à jour récemment, dont une biographie intitulée Ma vie avec Albert Einstein, publiée en 2013, et la correspondance entre les deux savants, parue en 1992, révèlent l'apport de Mileva Marić aux travaux d'Einstein. «Si la communauté scientifique reconnait aujourd'hui l’injustice faite aux deux premières femmes, le cas de Mileva Marić demeure plus controversé», souligne la diplômée.

Physicienne de formation, Pauline Gagnon a travaillé au CERN (Organisation européenne pour la recherche nucélaire), un régiment constitué de 5 000 physiciens venus d'une trentaine de pays, et a fait partie de l’équipe du détecteur ATLAS qui a permis de confirmer l’existence du boson de Higgs. Elle est l'auteure du livre Qu’est-ce que le Boson de Higgs mange en hiver et autres détails essentiels, paru aux Éditions Multimondes (2015), et se passionne depuis longtemps pour la place des femmes en physique.

Amour, physique et musique

Après de brillantes études secondaires en physique et en mathématiques, Mileva Marić s'inscrit à l'École polytechnique de Zurich, en Suisse, où elle fait la connaissance d'Albert Einstein, en 1896. Partageant une même passion pour la physique et la musique, ils entament rapidement une liaison que désapprouvent les parents d'Einstein, surtout sa mère, qui refuse d'accepter cette «boîteuse non allemande et non juive».

«Albert était alors considéré comme un esprit bohême, rebelle et peu discipliné, tandis que Mileva était entreprenante, endurante, mais réservée», observe Pauline Gagnon. Les deux amants étudient ensemble et Mileva guide les lectures d'Albert, l'aide à canaliser ses énergies. «À cette époque, rappelle la diplômée, plusieurs lettres d'Einstein adressées à Mileva sont parsemées d'expressions telles que "nos études", nos recherches", "notre théorie", "notre travail sur la relativité". De nombreux amis et parents des deux savants ont aussi témoigné de leur constante collaboration.»

En 1901, Mileva tombe enceinte et son destin bascule. Albert, sans emploi, refuse de l'épouser. Elle  interrompt ses études doctorales et accouche, en 1902, d'une petite fille dont personne ne sait ce qu'elle est devenue. L'année suivante, Mileva épouse enfin Einstein, qui a trouvé un emploi. Deux fils naîtront de cette union. Jamais Mileva ne reprendra ses études, mais elle collaborera avec Einstein sur des articles et des conférences tout au long de leur mariage. «Mileva assurait les tâches ménagères durant le jour et travaillait avec Albert en soirée et tard dans la nuit», note Pauline Gagnon.

Mileva Marić et Albert Einstein divorcent en 1919, après que celui-ci ait eu une liaison avec sa cousine. Deux ans plus tard, Einstein reçoit le prix Nobel de physique et décide que la somme d'argent associée au prix sera attribuée à Mileva. Celle-ci, criblée de dettes, l'utilise pour payer les soins de leur fils Eduard, qui souffre de graves troubles psychologiques.

Lisa Meitner et Jocelyn Bell Burnell

Au cours de sa conférence, Pauline Gagnon a aussi rappelé les contributions de deux autres femmes scientifiques méconnues du grand public: Lise Meitner (1878-1968) et Jocelyn Bell Burnell, née en 1943.

Lise Meitner était une physicienne autrichienne naturalisée suédoise. Elle est renommée pour ses travaux sur la radioactivité et la physique nucléaire. Elle a joué un rôle majeur dans la découverte de la fission nucléaire, dont elle a fourni, avec son neveu Otto Frisch, la première explication théorique. Elle est souvent citée comme l'un des cas les plus flagrants de scientifiques injustement ignorés par le comité attribuant le prix Nobel. Première femme à devenir professeur de physique à l'Université de Berlin, elle a refusé de participer au projet Manhattan qui a conduit à la fabrication de la bombe atomique. Son nom fut donné à un institut de recherche à Berlin. En 1997, le nouvel élément de numéro atomique 109 fut baptisé meitnerium à sa mémoire.

Jocelyn Bell Burnell est une astrophysicienne britannique. Elle a notamment participé à la fabrication d'un radiotélescope destiné à l'étude des quasars. Jocelyn Bell Burnell est surtout connue pour avoir découvert le premier pulsar. Cependant, c'est son directeur de thèse, Antony Hewish, qui a obtenu le prix Nobel pour cette découverte, ce qui a déclenché une vive controverse. Elle est l'une des rares femmes à avoir obtenu une chaire de physique au Royaume-Uni.

L'année miraculeuse

En 1905, employé à l'Office fédéral des brevets, à Berne, Einstein écrit cinq articles historiques dans Annalen der Physik – qui aboutissent à la célèbre formule E = mc2 –, dont celui intitulé «L'inertie d'un corps dépend-elle de son énergie ?», montrant que la masse et l'énergie sont interchangeables.

«Albert Einstein a consacré sept années de sa vie au travail sur la théorie de la relativité, années au cours desquelles Mileva Marić était à ses côtés, souligne Pauline Gagnon. Un physicien allemand, Abraham Joffe, soutient que le manuscrit d'un des fameux articles était cosigné par Albert et Mileva, mais ce dernier n'a jamais été retrouvé. Mileva a écrit à cette époque: "Nous venons de terminer un travail de recherche scientifique très important qui va rendre mon mari célèbre". Einstein, pour sa part, aurait déclaré: "Ma femme résout pour moi tous les problèmes mathématiques".»

D'autres soutiennent que la quantité énorme de travail abattue par Einstein en 1905 est difficilement imaginable pour une seule personne, y voyant ainsi la preuve de la collaboration de Mileva Marić.

«Helen Dukas et Otto Nathan, exécuteurs testamentaires d'Einstein, ont tout fait pour cacher l'existence de Mileva et ont tenté d'empêcher la publication de sa correspondance avec Albert, affirme la diplômée. Mileva était la première à reconnaître le génie d'Albert Einstein, mais celui-ci n'aurait pas pu se faire un nom sans elle.»

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