Soulever le voile

La professeure Manon Bergeron dirige une recherche sur la violence sexuelle en milieu universitaire.

31 Mars 2015 à 7H47

Selon Manon Bergeron, les résultats de l'étude permettront de nourrir la réflexion sur les meilleures stratégies de prévention à mettre en place.  

À la suite d'incidents survenus au cours des derniers mois, des universités au Québec et au Canada anglais ont décidé de s'attaquer à la violence sexuelle sur les campus. Le Bureau de la coopération interuniversitaire, qui regroupe sur une base volontaire l'ensemble des universités québécoises, vient de créer un groupe de travail sur cette question. À l'Université de Sherbrooke, des étudiants ont mis sur pied un comité pour contrer la «culture du viol» et démystifier ce qui constitue une agression sexuelle. L'Université d'Ottawa a, pour sa part, mis en place le Groupe de travail sur le respect et l'égalité, dont le mandat est de formuler des recommandations pour que les membres de la communauté puissent étudier et travailler dans un environnement exempt de violence et de harcèlement sexuels.

Manon Bergeron, professeure au Département de sexologie et membre du Réseau québécois en études féministes (RéQEF), se réjouit que de plus en plus d'universités prennent le phénomène au sérieux. «L'UQAM est en train de revoir sa politique sur le harcèlement sexuel et a embauché Audray Lemay, une spécialiste de la relation d'aide. Chose certaine, il faut cesser de croire que la violence sexuelle n'existe que chez le voisin», dit-elle.

La professeure est à la tête d'un projet de recherche intitulé «Violences sexuelles en milieu universitaire», auquel sont associées Martine Hébert, également professeure au Département de sexologie, Sandrine Ricci, chargée de cours et doctorante en sociologie, Lyne Kurtzman, agente de recherche au Service aux collectivités de l'UQAM, et Nathalie Duhamel, membre du Regroupement québécois des Centres d’aide et de lutte contre les agressions à caractère sexuel (RQCALACS).

«C'est le RéQEF qui a eu l'idée de ce projet, l'été dernier, soit avant la vague de dénonciations d'agressions sexuelles dans les médias et dans les réseaux sociaux et avant les dénonciations anonymes à l'UQAM, à l'automne 2014», explique Manon Bergeron. Financée par le RéQEF, la recherche vise à brosser un portrait global des manifestations de violence à caractère sexuel en milieu universitaire, y compris à l'UQAM.

«Cette violence ne se limite pas aux agressions proprement dites, souligne la chercheuse. Elle prend toutes sortes de formes: harcèlement, exhibitionnisme, voyeurisme, cyberharcèlement, attouchement sexuel non désiré, menace de viol. Chacune de ces manifestations entraîne des conséquences néfastes. Le harcèlement, par exemple, mine le sentiment de sécurité de la personne qui en fait l'objet.»

Des mythes tenaces

L'étude cherchera, entre autres, à repérer les fausses croyances entourant la violence sexuelle, endossées par les hommes. «Bien que des femmes aient tendance à minimiser la gravité de certaines formes de violence sexuelle, il y a plus d'hommes, même chez les jeunes, qui sont portés à le faire ou à croire que les femmes portent plainte pour se venger», note Manon Bergeron.

Lors d'une enquête menée récemment sur le campus de l'Université d'Ottawa, près du tiers des étudiants se sont dit d'accord ou neutres face à l'énoncé suivant: Les femmes qui se placent dans des situations à risque sont en partie responsables si elles se font violer. Les jeunes hommes étaient encore plus nombreux (38 %) à ne pas sursauter face à cet autre énoncé: Lorsque les femmes se promènent en décolletés révélateurs ou jupes courtes, elles envoient des messages contradictoires aux hommes.

«Ces croyances ont pour effet de banaliser la violence sexuelle, voire de la tolérer, et de brouiller la compréhension de ce qu'est le consentement, soutient la professeure. Les victimes sont culpabilisées et les agresseurs déresponsabilisés.»

Tous concernés

L'équipe de recherche a établi des contacts avec des professeurs et des étudiants d'autres universités, à Montréal et en région, qui sont intéressés par le projet. «L'étude ne vise pas à comparer les universités entre elles ni à cibler des individus ou des groupes en particulier, précise Manon Bergeron. Notre but est de soulever le voile afin de mieux comprendre le phénomène. Nous voulons documenter les manifestations concrètes de violence, leur contexte et leurs conséquences. Nous chercherons aussi à savoir si les victimes de violence ont reçu un soutien adéquat. On sait qu'une étudiante qui a fait l'objet de harcèlement ou qui a été agressée est susceptible de quitter son établissement d'enseignement et même d'abandonner ses études.»

Selon la chercheuse, tous les membres de la communauté universitaire – étudiants, professeurs, chargés de cours, employés de soutien et cadres – sont concernés par l'enquête, même s'ils n'ont pas tous vécu personnellement un épisode de violence. «Dès l'automne prochain, un questionnaire en ligne sera diffusé auprès des membres de la communauté uqamienne», dit-elle.

Manon Bergeron croit que les résultats de l'étude constitueront des leviers de sensibilisation et de changement. «Ils permettront de nourrir la réflexion sur les meilleures stratégies de prévention à mettre en place, tant à l'UQAM que dans d'autres universités.»

Une femme sur trois

Au Québec, une femme sur trois sera victime d'agression sexuelle au cours de sa vie. Selon une étude des CALACS, une sur 10 seulement choisit le recours judiciaire après une agression. «Pour plusieurs femmes, le système judiciaire ne représente pas nécessairement le type de soutien dont elles ont besoin, indique la professeure, qui a travaillé dans les CALACS pendant 13 ans. En plus d'éprouver un sentiment de honte et de culpabilité, elles craignent de ne pas être écoutées ou de ne pas être crues. Elles savent aussi que le processus judiciaire est long et pénible.»

Les femmes peuvent trouver de l'écoute et de l'aide dans certains CLSC et dans les quelque 40 CALACS répartis sur l'ensemble du territoire québécois. «Ces derniers offrent un soutien personnalisé, de l'écoute téléphonique et de l'accompagnement au cours du processus judiciaire», note Manon Bergeron. Il existe aussi une ligne téléphonique d'urgence destinée aux victimes d'agressions et des centres désignés dans toutes les régions, qui regroupent des équipes multidisciplinaires composées de médecins, de travailleurs sociaux et de sexologues.

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