Deux écrivains sous le même toit

Révélations littéraires des dernières années, Samuel Archibald et Geneviève Pettersen multiplient les œuvres, au grand plaisir de leur public respectif.

11 Novembre 2015 à 9H35

Série Tête-à-tête
Rencontre avec des diplômés inspirants, des leaders dans leur domaine, des innovateurs, des passionnés qui veulent rendre le monde meilleur.​

Geneviève Pettersen et Samuel Archibald Photo: Nathalie St-Pierre

C'est l'heure du dîner dans un resto du quartier Rosemont. Les enfants sont à l'école. Le petit dernier, trois mois, les yeux mi-clos dans le porte-bébé, se laisse bercer par le récit de ses parents. Il ne saisit pas encore l'étendue de leur talent de conteurs, ni les expressions savoureuses du Saguenay de leur enfance, mais pour le journaliste, à qui elles rappellent avec joie les livres qui les ont révélés au grand public – Arvida pour Samuel Archibald (Ph.D. sémiologie, 08) et La déesse des mouches à feu pour Geneviève Pettersen (B.A. sciences des religions, 05) –, c'est du bonbon. Pas de doute: le prof de littérature chouchou des médias et l'ex-blogueuse (Madame Chose) devenue chroniqueuse, scénariste et écrivaine à plein temps forment décidément le couple le plus littéraire en ville. 

Samuel Archibald et Geneviève Pettersen ne se sont pas rencontrés à l'UQAM, mais c'est tout comme. L'université surgit à tout moment dans leur histoire. «C'est par l'entremise d'amis communs, à Montréal, que nous avons fait connaissance, explique Samuel Archibald. Nous étions en couple chacun de notre bord et nous avons développé une belle amitié.»

Dans les années 2000, lui poursuit, sous la direction de Bertrand Gervais, un doctorat en sémiologie sur les médias numériques, alors en pleine explosion, et leurs impacts sur la lecture et l'écriture; elle est passée du bac en études littéraires à celui en sciences des religions. «À l'école primaire, je voulais être missionnaire, raconte Geneviève Pettersen. Au bac, je me suis intéressée au déplacement du sacré, c'est-à-dire à la transposition de comportements religieux, comme les rituels, dans des sphères laïques.» C'est ce filon qu'elle décide de creuser à la maîtrise en sciences des religions, mais elle se bute à la difficulté de rédiger son mémoire. «J'étais castrée, je jugeais mauvais tout ce que j'écrivais, se rappelle-t-elle. Je suis certaine que plusieurs étudiants expérimentent cette peur de jammer à la caisse.»

«À l'école primaire, je voulais être missionnaire. »

geneviève pettersen

En 2007, après avoir donné naissance à sa fille aînée, née d'une première union, Geneviève se déniche un emploi de rédactrice, puis de coordonnatrice de magazines corporatifs chez TVA Publications. «J'ai réalisé que ma formation en sciences humaines allait me servir plus que je ne pensais, dit-elle en rétrospective. Savoir lire, penser par soi-même et débattre des idées sont des atouts précieux sur le marché du travail.»

L'amour 2.0

Leur amitié prend une nouvelle tangente alors que Samuel est en séjour postdoctoral à Poitiers, en France. «Geneviève s'est séparée et notre relation s'est transformée en chattant sur Facebook. C'est comme ça qu'on a commencé à sortir ensemble», se rappelle-t-il. Comme il avait liquidé tout ce qu'il possédait de meubles lors de son départ en France, il a été convenu qu'il s'installerait chez elle à son retour au pays… et pas à titre de colocataire! «Je suis passé de célibataire en cavale à père de famille en cinq heures d'avion», souligne-t-il en riant. «On a habité ensemble avant de frencher», précise Geneviève le plus sérieusement du monde.

«Je suis passé de célibataire en cavale à père de famille en cinq heures d'avion.»

Samuel Archibald

Disons qu'ils ont rapidement trouvé le mode d'emploi, puisque trois mois plus tard, Geneviève était enceinte. C'était au printemps 2009. «J'étais à l'hôpital pour l'échographie de notre fille et Samuel n'arrivait pas, raconte-t-elle. Je capotais. Puis, tout d'un coup, il est arrivé, en sueur, en déclarant triomphalement: "Je l'ai!" Il venait d'obtenir un poste de prof à l'UQAM.»

Formé à l'UQAM, Samuel était très ému d'être embauché par son alma mater. «Il a fallu que je me débarrasse rapidement de mon côté groupie. Quelques années auparavant, je remettais des travaux en tremblant à des profs que je côtoyais dorénavant en assemblée départementale!»

Heureuse de pouvoir envisager une vie de famille à Montréal, Geneviève était enchantée que son chum s'ancre à l'UQAM. «J'ai tellement aimé cette université que je vis par procuration mon ancien rêve de devenir prof d'université», confie-t-elle.

Crise existentielle et renaissance

Tandis que son amoureux donnait des cours sur le roman policier, la science-fiction, le fantastique et autres pratiques culturelles, dont le cinéma d'horreur, Geneviève reprenait le collier dans une agence de publicité. «Je travaillais 70 heures par semaine et j'étais malheureuse parce ma job n'avait rien de créatif, raconte-t-elle. Un matin, ma fille m'a demandé si la nanny allait devenir sa mère. J'ai démissionné le jour même.»

Chômeuse en crise existentielle, elle décide d'entreprendre le blogue de Madame Chose, qui se veut, sous le couvert de l'humour, un «guide du bien-vivre à l'usage de la jeune femme moderne». «Deux semaines plus tard, j'apparaissais dans les coups de cœur de La Presse et, depuis ce temps, je n'ai jamais cherché d'emploi.»

C'est à cette époque qu'Arvida commence à décoller. Le recueil d'histoires peuplées de petits bandits, de débiles légers, d'hommes mauvais, de femmes énigmatiques et terrifiantes, de monstres et de maisons hantées s'attire les critiques élogieuses et vaudra à Samuel le Prix des libraires et le prix Coup de cœur de Renaud-Bray en 2012.

De fil en aiguille, le blogue de Madame Chose devient une chronique dans La Presse+, un genre de courrier du cœur au deuxième degré. Cette aventure, qui a duré deux ans, s'est conclue par un livre, Vie et mort du couple – Du dating au divorce, paru en octobre 2014 aux éditions La Presse. En parallèle, Geneviève participe à l'écriture de webséries  - 2 filles une tv, en collaboration avec Caroline Allard, et Les stagiaires, avec Mélanie Charbonneau – en plus de collaborer à des émissions de radio, au magazine Clin d'œil et, plus récemment, au magazine Châtelaine, où elle tient la chronique Ma parole!, plus personnelle et intimiste que le blogue de feu Madame Chose.

Différents publics

Si Geneviève a toujours été la première lectrice de Samuel, l'inverse n'est pas vrai. «Geneviève a écrit son roman en cachette et l'a soumis aux éditions du Quartanier. J'avais déjà du succès avec Arvida et elle ne voulait pas me laisser le plaisir ou l'odieux d'avoir à lui dire si c'était bon ou non», croit Samuel. «En fait, je voulais l'impressionner à mon tour», reconnaît-elle. On connaît la suite. La déesse des mouches à feu, qui relate l’année initiatique 1996 d'une adolescente de 14 ans à Chicoutimi-Nord, laquelle navigue entre les pouilleux, les skateux, le campe dans le bois et la découverte des substances illicites, lui a valu le Grand Prix littéraire Archambault 2015.

« Geneviève est comme une rock star, car son public, composé entre autres de cégépiens, est très exalté. Le mien est un peu plus âgé.»

Samuel Archibald

«Geneviève est comme une rock star, car son public, composé entre autres de cégépiens, est très exalté. Le mien est un peu plus âgé», souligne Samuel en riant. Les deux font la paire dans les salons du livre, ce qui donne lieu à des situations cocasses. «Geneviève a essayé de refiler un Arvida à l'une de ses lectrices et la réponse n'a pas tardé: "C'est le livre préféré de ma mère!" À nous deux, on couvre tout le spectre», fait remarquer Samuel.

Ils ont même investi le champ de la littérature jeunesse. Geneviève publiera prochainement une BD dont le personnage principal sera un garçon de 11-12 ans, tandis que Samuel vient de publier Tommy l'enfant-loup, le premier tome d'une série inspirée  d'histoires qu'il racontait aux filles avant le dodo. «Je disais à Geneviève: "Va au salon relaxer, prends-toi un verre de vin", mais elle s'assoyait dans l'escalier pour connaître la suite de l'histoire. C'est comme ça que j'ai su que je tenais un bon filon.»

La suite des choses

Tandis que l'adaptation cinématographique de La déesse des mouches à feu va bon train, Geneviève se prépare à en écrire la suite. Grosse pression ? «Les gens qui ont adoré un premier roman n'aiment jamais autant le deuxième. Je m'y attends, mais cela ne m'empêchera pas, à la sortie du deuxième, d'être hystérique, grimpée au plafond et de pleurer enfermée dans ma chambre», souligne l'auteure avec autodérision.

Son amoureux préfère l'évitement. Voilà pourquoi il a écrit un essai (Le sel de la terre: confessions d'un enfant de la classe moyenne, Atelier 10, 2013), une novella (Quinze pour cent, Le Quartanier, 2013) dont il prépare la suite sous forme de polar, une bande dessinée jeunesse et… une pièce de théâtre. Celle-ci, intitulée Saint-André-de-l'Épouvante, a été présentée à Carleton-sur-Mer l'été dernier, au Saguenay-Lac-Saint-Jean cet automne et tiendra l'affiche au théâtre PàP de Montréal au printemps 2016. «Cinq personnes sont enfermées dans un bar au Saguenay à cause d'un gros orage, explique l'auteur. Elles se mettent à se raconter des histoires de la chose la plus bizarre qui leur soit arrivée et, tranquillement, on comprend qu'il est en train de leur arriver quelque chose de plus épeurant que ce qu'elles racontent.»

Désormais, Samuel Archibald et Geneviève Pettersen sont l'un pour l'autre leurs meilleurs et premiers lecteurs. Ils travaillent même ensemble à l'écriture d'une série télé dramatique – mais ils n'en diront pas davantage.

En sabbatique jusqu'en juin 2016, Samuel a clairement trouvé sa place dans les milieux universitaire et littéraire. «Le succès littéraire a changé ma vie, notre vie, reconnaît-il. Sur le plan professionnel, cela a réarrangé ma carrière, car je suis en train de devenir un prof de création littéraire. C'est devenu la moitié de ma tâche et j'adore ça!»

Son amoureuse, qui est chroniqueuse littéraire depuis cet automne à l'émission Formule Diaz, à Télé-Québec, abonde dans le même sens. Le succès de La déesse des mouches à feu lui a permis de se débarrasser pour de bon de son sentiment d'imposteur. «Je doute toujours autant, et c'est normal, mais je ne m'en fais plus avec les catégories: suis-je chroniqueuse? écrivaine? scénariste? J'ai différentes personas d'écriture et je les assume toutes!», conclut-elle fièrement.

Source:
INTER, magazine de l'Université du Québec à Montréal, Vol. 13, no 2, automne 2015.

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