Bébé préfère écouter bébé

Une recherche révèle que les bébés préfèrent les voix de bébés à celles des adultes.

15 Mai 2015 à 15H30

Bébé Camille, qui a participé à la recherche, ne babille pas encore, mais écoute avec grand intérêt des sons imitant des voix de bébé et d'adulte. Chaque fois qu'elle regarde ailleurs, le son est remplacé par un autre. La petite semble préférer nettement les sons de bébé! Source: Université McGill
 

Les bébés âgés de quatre à six mois semblent beaucoup plus intéressés à écouter la voix des autres bébés que celle des adultes. C'est le constat auquel est arrivé une équipe de chercheurs dont fait partie la professeure Lucie Ménard, du Département de linguistique, avec sa collègue Linda Polka, de l'Université McGill (chercheuse principale) et le doctorant Matthew Masapollo, de l'Université McGill. Les résultats de l'étude, financée par le Conseil de recherches en sciences naturelles et en génie du Canada, ont été publiés dans la revue Developmental Science (mars 2015).

Les chercheurs ont découvert cette préférence en réalisant une série d’expériences pendant laquelle ils ont fait entendre aux jeunes sujets, de façon répétée, les sons de diverses voyelles semblables à ceux produits par une femme ou un bébé. En mesurant la durée pendant laquelle chaque son retenait l’attention des bébés, les chercheurs ont ainsi pu établir leur préférence. En moyenne, les bébés ont écouté les voyelles semblables à celles produites par un bébé pendant 40 % plus longtemps que les voyelles semblables à celles produites par une femme. Certains bébés avaient une expression faciale neutre et passive lorsqu’ils entendaient les sons de voyelles produits par une femme, mais souriaient, remuaient la bouche ou avaient ces deux réactions à la fois lorsqu’ils entendaient les sons produits par un bébé. Ils semblaient reconnaître qu’ils pouvaient tenter de reproduire eux-mêmes ces sons, et ce, même s’ils n’avaient probablement jamais entendu quelque chose de semblable auparavant. En effet, les bébés ayant pris part à l’étude ne babillaient pas encore.

Ces sons, de bébés et de femmes, ont été créés au moyen d’un outil de synthèse spécial mis au point en collaboration avec Lucie Ménard. «Les sons ont été produits au moyen d'un petit robot, un programme informatique, qui a permis de simuler des voix de bébé très réalistes et naturelles», explique la professeure, qui collabore depuis une dizaine d'années avec Linda Polka, une spécialiste de l'acquisition du langage chez les bébés, afin de développer des paradigmes d'expérimentation qui font intervenir des voix de bébé plus réalistes. «On voulait se rapprocher des vocalisations d'un bébé de quatre mois», précise Lucie Ménard.

Pour commencer à produire les sons du langage et à apprendre à parler, les bébés doivent passer beaucoup de temps à remuer la bouche et les cordes vocales afin de comprendre quels sont les types de sons qu’ils peuvent eux-mêmes produire. «Ils sont dans un premier temps dans une phase exploratoire et non dans la communication, explique Lucie Ménard. Ils font d'abord du jeu vocal.»

L'étude pourrait permettre aux chercheurs de mieux comprendre l’interaction complexe entre la perception et la production du langage chez les enfants en bas âge. «Cet intérêt particulier des bébés pour les sons de leurs semblables qui correspondent à ce qu'ils peuvent faire nous donnent de précieux indices sur ce qui pourrait pousser ces derniers à commencer à parler et à vocaliser, et sur ce qui pourrait les renforcer à le faire, explique Lucie Ménard. Le fait qu'ils puissent s'entendre eux-mêmes est un déclencheur de production du langage.» Ceux qui prennent soin de jeunes enfants savent sans doute déjà cela de manière intuitive. «Les parents s'adressent bien souvent à leur bébé avec une petite voix plus haute afin d'attirer leur attention et d'engager une interaction avec lui, mais cela reste toutefois une voix d'adulte altérée», ajoute la professeure.

La recherche pourrait également ouvrir la voie à de nouvelles façons d’aider les enfants aux prises avec des problèmes tels qu’une déficience auditive susceptible de nuire au développement de leurs capacités langagières. «Les prothèses auditives doivent couvrir ces petites voix afin que les bébés puissent s'entendre vocaliser», dit Lucie Ménard, qui s'intéresse au développement de la parole chez les enfants en santé et souffrant de différentes pathologies.

Les deux chercheuses mènent actuellement la deuxième phase de la recherche visant à produire des enregistrements de la langue des bébés au moyen de capteurs de mouvement placés sous leurs mentons. «Cette méthode non-invasive nous permet de voir si les bébés bougent également la langue quand ils entendent de tels sons de bébés et si leur système moteur s'active pour reproduire les sons entendus; autrement dit, s'ils commencent déjà à placer leur bouche, décrit Lucie Ménard. On veut vérifier si les bébés, avant même qu'ils ne vocalisent, essaient, en silence, de bouger leur langue.»

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