Quand le débit faiblit…

Ouranos dévoile les résultats d'une étude sur les impacts potentiels d'une baisse de niveau du fleuve Saint-Laurent.

5 Juillet 2016 à 10H08

Photo: iStock

Avec le réchauffement climatique, le niveau d'eau dans le fleuve Saint-Laurent pourrait baisser sensiblement, entraînant un lot de conséquences, que ce soit pour le transport maritime, l'approvisionnement en eau potable, la pêche, la navigation de plaisance, la production hydroélectrique ou la valeur des propriétés riveraines. Afin de mieux chiffrer les impacts économiques d'un abaissement du niveau des eaux du fleuve et de proposer des options d'adaptation, le Consortium Ouranos sur la climatologie a publié récemment une étude à laquelle ont participé, entre autres, des chercheurs de l'UQAM, de l'Université du Québec en Outaouais, de l'Université de Sherbrooke et de l'Université de Montréal. La zone couverte par leur étude s'étend de la frontière Québec-Ontario jusqu'à Trois-Rivières. L'étude était financée par Ressources naturelles Canada et par le Fonds vert du Québec.

Ouranos a fourni aux chercheurs des scénarios hydroclimatiques hypothétiques sur un horizon de 50 ans (2015-2064), ce qui leur a permis d'évaluer les impacts potentiels des changements climatiques – plus spécifiquement la baisse des niveaux d'eau – sur les six secteurs ciblés, et d'effectuer des analyses coûts-avantages pour les mesures d'adaptation à prévoir, le cas échéant. Les chercheurs de la Chaire de tourisme Transat ESG UQAM ont travaillé sur le secteur de la navigation de plaisance, alors que deux professeurs du Département de stratégie, responsabilité sociale et environnementale se sont penchés sur le volet concernant la valeur foncière des propriétés riveraines.

La navigation de plaisance

Au Québec, le secteur de la navigation de plaisance génère annuellement des retombées économiques de 2,5 milliards de dollars et plus de 37 000 emplois. Une baisse des niveaux d'eau du fleuve Saint-Laurent affecterait un large pan de ce secteur, peu documenté jusqu'ici. «Nous n'avions aucune idée du nombre de bateaux à moteur ou de voiliers qui naviguent sur le fleuve Saint-Laurent», souligne Kate Germain, agente de recherche à la Chaire de tourisme Transat ESG UQAM. L'étude a permis d'estimer que plus de 9000 embarcations de plaisance naviguent bon an mal an sur le fleuve.

«Les zones les plus à risque sont  le lac Saint-Pierre, Pointe-Claire, les Îles de Boucherville et le secteur entre Contrecoeur et Sorel-Tracy.»

Kate Germain

Agente de recherche à la Chaire de tourisme Transat ESG UQAM

À l'été 2014, une équipe composée de cinq chercheurs de la chaire a procédé à un sondage en ligne auprès de 1420 plaisanciers, en plus d'interroger les dirigeants de 18 marinas – il en existe 48 dans la zone étudiée. «Nous avons établi un profil pour chacun des plaisanciers: âge, années d'expérience, temps moyen passé à naviguer par année, secteurs principal et secondaire de navigation, nombre de jours de navigation perdus par année à cause de la fluctuation des niveaux d'eau», note Kate Germain.

En effet, la fluctuation des niveaux d'eau affecte déjà la pratique des plaisanciers, ont noté les chercheurs. Lorsque l'eau monte, les rampes de mise à l'eau deviennent parfois inaccessibles, les empêchant de sortir. Une baisse trop marquée des niveaux d'eau compromet également les sorties ou nuit à la navigation dans certains secteurs. «Les zones les plus à risque à cet effet sont le lac Saint-Pierre, Pointe-Claire, les Îles de Boucherville et le secteur entre Contrecoeur et Sorel-Tracy», souligne l'agente de recherche.

Quand les plaisanciers restent à quai, ils ne dépensent pas pour l'essence et beaucoup moins pour la nourriture – certains plaisanciers, c'est bien connu, aiment rester à quai dans la marina. «Selon nos estimations, la baisse des niveaux d'eau pourrait entraîner des pertes se situant entre 64 et 77 millions de dollars par année. Dans une future étude, il serait intéressant de se pencher  sur les coûts d'adaptation qu'entraîne une baisse des niveaux d'eau pour les propriétaires de marina», ajoute Kate Germain.

Les valeurs foncières

Un accès direct à l'eau, ou même une simple vue sur l'eau, fait augmenter la valeur d'une maison. «Aucune étude ne s'était toutefois penchée sur les conséquences d'une baisse des niveaux d'eau sur les valeurs foncières le long du fleuve Saint-Laurent», souligne Ünsal Özdilek. Le professeur du Département de stratégie, responsabilité sociale et environnementale a mené ce volet de l'étude Ouranos en compagnie de son collègue Jean-Pierre Revéret, professeur associé.

Afin d'évaluer l'impact de la localisation géographique sur le prix des maisons, les deux chercheurs se sont basés sur le montant des transactions résidentielles touchant 53 821 propriétés de l'île de Montréal entre 2000 et 2015. On comptait parmi ces propriétés 802 unités avec vue sur le fleuve et 652 avec un accès direct à l'eau. «Ce grand échantillon nous a permis de tenir compte de tous les attributs structuraux des propriétés dans notre modèle. Nous leur avons attribué une valeur, ce qui nous a permis d'isoler les variables qui influencent le plus le prix d'une propriété, notamment l'accès à l'eau et la vue», précise Ünsal Özdilek.

«La valeur des propriétés s'accroît de 15,2 $ en moyenne à chaque augmentation du débit du fleuve d'un mètre cube par seconde.»

Ünsal Özdilek

Professeur au Département de stratégie, responsabilité sociale et environnementale de l'ESG UQAM

Toutes choses étant égales par ailleurs, les propriétés unifamiliales qui bénéficient d'un accès direct à l'eau se sont vendues en moyenne 226 532 $ plus cher. «La prime pour la vue est également significative, de l'ordre de 63 015 $», note le professeur.

En se basant sur les données historiques des niveaux d'eau entre 1953 et 2014, les deux chercheurs ont établi que «la valeur des propriétés s'accroît de 15,2 $ en moyenne à chaque augmentation du débit du fleuve d'un mètre cube par seconde. Cette prime est validée seulement pour les propriétés résidentielles unifamiliales au bord de l'eau, précise Ünsal Özdilek. Celles qui sont près de l'eau mais n'ont pas d'accès demeurent insensibles à ce facteur.»

Avec ces chiffres en main, les chercheurs ont été en mesure d'estimer les impacts économiques probables pour les propriétés ayant un accès direct à l'eau à Montréal. «Selon un scénario de diminution de 6 % dans les débits d'eau, considérant un taux d'actualisation de 4 %, la perte économique totale, entre 2015 et 2064, serait de l'ordre d'environ 2 %, soit 72,5 millions de dollars en valeur absolue pour les 4291 propriétés concernées», indique le chercheur.

Comme Montréal n'est pas dans un secteur où les niveaux d'eau baissent beaucoup, on ne ressent pas encore ces impacts, poursuit-il. «Le marché est en phase d'apprentissage pour ce type d'impact, qui sera assurément pris en compte dans le futur.» 

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