Aux sources de la solidarité

La chaire de la professeure Allison Harell analysera les bases psychologiques de la solidarité sociale.

22 Mars 2016 à 17H10

Manifestation contre le racisme à Amsterdam, aux Pays-Bas. Photo: Istock

De 2014 à 2015, le nombre de groupes incitant à la haine envers les minorités est passé de 784 à 892 aux États-Unis, selon le plus récent rapport de l'ONG Southern Poverty Law Center (SPLC). Depuis un an, des groupes suprémacistes blancs ont organisé des centaines de manifestations dans le sud du pays pour défendre le controversé drapeau confédéré, un symbole raciste aux yeux de nombreux Américains. «En politique, il ne faut pas sous-estimer l'importance des émotions, comme la haine, la peur, la colère et l'empathie. Celles-ci interagissent avec les processus cognitifs dans la formation des opinions politiques», souligne la professeure du Département de science politique Allison Harell, titulaire de la Chaire de recherche stratégique en psychologie politique de la solidarité sociale, dont le lancement a eu lieu le 21 mars dernier.

Cette nouvelle chaire vise à développer une expertise, unique dans le monde universitaire francophone, concernant les liens complexes entre les émotions, les relations intergroupes et la solidarité sociale. Adoptant une perspective psychologique et expérimentale, Allison Harell étudiera le soutien accordé aux valeurs et attitudes démocratiques dans les pays postindustriels, en particulier au Canada et au Québec. «Je cherche à comprendre quelles sont les bases individuelles et interpersonnelles de la solidarité sociale, dit-elle, et s'il est possible de créer un nous cohésif dans des sociétés caractérisées par la diversité ethnique, culturelle, religieuse et sexuelle. Au Québec, les débats sur les accommodements raisonnables et la Charte des valeurs québécoises ont mis en lumière combien le sentiment d'insécurité culturelle pouvait engendrer une perception négative de la diversité. Ces débats, légitimes et nécessaires, ont soulevé des questions de fond sur les rapports entre le nous majoritaire et les minorités, sur la gestion démocratique de la diversité.»    

C'est la diffusion, depuis une quinzaine d'années, d'un discours selon lequel la diversité représenterait une menace pour la cohésion sociale qui a conduit la professeure à s'intéresser à la solidarité sociale. «Ce discours que l'on entend aujourd'hui en Europe autour de la crise des réfugiés ainsi qu'aux États-Unis à l'égard des immigrants, notamment dans la bouche de Donald Trump, prône la défense d'une société homogène en entretenant des sentiments de méfiance et de peur à l'égard de l'autre.»

Le pouvoir des émotions

Il existe un courant de pensée émergent en science politique qui s'intéresse aux sources psychologiques de la solidarité, à la capacité des émotions d'influencer, de manière consciente ou inconsciente, les attitudes et les jugements politiques des individus et de les inciter à soutenir ou à s'opposer à certaines politiques publiques. «La perception d'une menace, matérielle ou identitaire, peut-elle affecter la générosité citoyenne et l'appui accordé aux programmes sociaux favorables à des groupes particuliers, comme les minorités visibles et les femmes ?», demande Allison Harell.

Les travaux de la chaire cibleront les perceptions que les citoyens ont de l'autre pour expliquer les valeurs associées à la solidarité sociale. Ils tenteront, plus précisément, d'isoler les mécanismes psychologiques liant les opinions sur la diversité aux valeurs de solidarité. De même, on cherchera à élucider les mécanismes par lesquels des attitudes intolérantes peuvent devenir des enjeux dans la formation de l'opinion publique.

«On peut aussi se demander, dit la chercheuse, dans quelle mesure les sentiments, par exemple la colère ou la peur, peuvent servir de déclencheurs pour conduire des individus à se sentir plus ou moins concernés par certains enjeux sociaux et politiques, à s'impliquer ou, au contraire, à se désengager.»

Un autre axe de recherche de la chaire portera sur les représentations des groupes sociaux en questionnant, notamment, l'influence exercée par les stéréotypes et les «cadrages» médiatiques – angles de traitement d'un événement ou d'un sujet – sur la manière dont les individus perçoivent et interprètent les enjeux politiques.

Un labo expérimental

Allison Harell a fondé récemment le Laboratoire de communication politique et d’opinion publique (LACPOP), qui est rattaché à sa Chaire. Cet espace de recherche procédera à l'analyse de contenu de documents écrits et audiovisuels, à la collecte, au codage et à l'analyse d'une vaste gamme de données quantitatives (statistiques, sondages), à l'archivage de données audiovisuelles et à la formation méthodologique d'étudiants de deuxième et de troisième cycles.  

Le laboratoire développera également une approche expérimentale en mesurant les manifestations physiologiques – battements de cœur, température – des réponses émotionnelles de petits groupes d'individus exposés à divers messages et stimuli – articles de journaux, images vidéo, reportages – susceptibles d'influencer leur attitude à l'égard de politiques et de groupes sociaux. Des entrevues et des questionnaires seront combinés à la cueillette de mesures expérimentales.

«L'objectif est de mieux comprendre les rapports entre les facteurs cognitifs et affectifs, dit Allison Harell. Nous analyserons de quelle façon les réactions émotionnelles affectent la cognition politique et la formation de l'opinion.»     

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