Balade historique

Joanne Burgess relate l'histoire du Centre-Sud et des gens qui l'ont habité lors d'une balade guidée.

16 Mai 2016 à 15H52

Situé sur la rue Amherst dans le quartier Centre-Sud, l'un des quartiers les plus pittoresques de Montréal, l'Écomusée du fier monde loge dans les locaux de l'ancien bain Généreux.
Photo :Nathalie St-Pierre

C'est sous un soleil radieux qu'une vingtaine de personnes ont participé à une balade historique dans le quartier Centre-Sud, le 12 mai dernier. Guidés par la professeure du Département d'histoire Joanne Burgess, les participants ont remonté dans le temps pour découvrir le patrimoine culturel et industriel de ce quartier populaire francophone, l'un des plus pittoresques de Montréal. Cette activité grand public était organisée par le Cœur des sciences de l'UQAM dans le cadre du Congrès de l'Acfas.

Le Centre-Sud désigne aujourd'hui un quartier délimité par la rue Saint-Hubert (ouest), la voie ferrée du Canadien Pacifique (est), le fleuve Saint-Laurent (sud) et la rue Sherbrooke (nord). «Le Centre-Sud est une sorte de village où s'imbriquent des commerces familiaux, des usines, des églises, des écoles et des espaces résidentiels», observe Joanne Burgess, qui est aussi directrice du Laboratoire d'histoire et de patrimoine de Montréal et de l'Institut du patrimoine de l'UQAM.

Statue d'Émilie Gamelin à la station de métro Berri-UQAM. Photo: Nathalie St-Pierre

Le quartier connaît un essor dans la deuxième moitié du 19e siècle, grâce aux installations portuaires et à l’arrivée du Canadien Pacifique, lesquels stimulent l’implantation de nombreuses usines et la construction de logements ouvriers. D'autres entreprises de taille plus modeste, liées à l’industrie légère, s’insèrent dans un tissu urbain de plus en plus dense. Après la Seconde Guerre mondiale, plusieurs entreprises quittent le quartier pour s’établir dans de nouveaux espaces industriels, tandis que d'autres disparaissent. Ces changements coïncident avec de grands travaux d’aménagement urbain visant à moderniser Montréal. L’élargissement du boulevard Dorchester (René-Lévesque), en 1956, et l’implantation de la Société Radio-Canada, au début des années 1960, laquelle provoque le départ de près de 5 000 résidents, témoignent des bouleversements que connaît alors le quartier. Malgré la désindustrialisation et l'accroissement de la pauvreté, les résidents du Centre-Sud créent de nombreux groupes communautaires, qui deviennent des outils pour agir dans leur milieu.

Sur la Place Émilie-Gamelin

Après s'être donné rendez-vous à l'heure du midi sur la Place Pasteur, notre groupe, dirigé par Joanne Burgess, se rend d'un pas alerte à la place Émilie-Gamelin, à l'angle des rues Sainte-Catherine et Berri, là où étaient jadis installées la maison-mère et la chapelle des Sœurs de la Providence, l'une des communautés religieuses les plus importantes à Montréal au 19e siècle. «Cette place porte le nom d'une femme remarquable qui a consacré sa vie aux plus démunis, explique la professeure. Monseigneur Bourget, archevêque de Montréal, avait exercé de fortes pressions pour qu'elle quitte la vie laïque et fonde la Congrégation des Sœurs de la Providence.» En 1843, Émilie Gamelin transforme une maison en hospice et fonde l'asile de la Providence au coin des rues Sainte-Catherine et Saint-Hubert.

«Cette place [Émilie-Gamelin] porte le nom d'une femme remarquable qui a consacré sa vie aux plus démunis. Monseigneur Bourget, archevêque de Montréal, avait exercé de fortes pressions pour qu'elle quitte la vie laïque et fonde la Congrégation des Sœurs de la Providence.»

Joanne Burgess,

Professeure au Département d'histoire

Face à la place Émilie-Gamelin, sur Saint-Hubert, se trouve la Place Dupuis, site de l'ancien magasin Dupuis Frères. «Dans les années 1920, il s'agit du plus grand magasin de Montréal, note Joanne Burgess. Cette entreprise familiale, qui a fermé ses portes en 1978, a incarné pendant longtemps le carrefour commercial des montréalais francophones.»

Un peu plus loin, au 1220, rue Sainte-Catherine, nous nous arrêtons devant le théâtre National, l'un des plus anciens de Montréal. «Ce théâtre a contribué à la vitalité culturelle du quartier, dit l'historienne. À l'instar du Monument national, sur le boulevard Saint-Laurent, le théâtre National occupe un espace profond. Son entrée étroite permettait de ne pas trop empiéter sur l'espace des autres commerces.

L'îlot Saint-Pierre

«Les oblats étaient très préoccupés par l'impact de la croissance urbaine et du développement économique sur les populations exposées aux tentations de la ville.»

Nous poursuivons notre randonnée vers l'est jusqu'à l'îlot Saint-Pierre, un quadrilatère qui abrite l'église Saint-Pierre-Apôtre, construite entre 1851 et 1853. Classé site historique en 1977, le site de l’église, situé sur la rue de la Visitation, inclut également la résidence des missionnaires oblats de Marie-Immaculée et une ancienne école, qui est devenue le Centre Saint-Pierre-Apôtre. «Les oblats étaient très préoccupés par l'impact de la croissance urbaine et du développement économique sur les populations exposées aux tentations de la ville, raconte Joanne Burgess. Soucieux de soulager la misère, les oblats créent une série d'œuvres sociales et d'associations, lesquelles permettent d'offrir des services – goutte de lait, soupe populaire – et de souder les liens dans la paroisse.»

Dans les années 1990, l'église Saint-Pierre-Apôtre ouvre ses portes à la population homosexuelle du quartier et accueille Sero Zero, un organisme de prévention contre le VIH, ainsi qu'un service d'aide alimentaire pour les personnes itinérantes.

Un fleuron du patrimoine industriel  

Édifices résidentiels sur la rue de la Visitation.Photo: Nathalie St-Pierre

Sur le chemin conduisant au complexe industriel Raymond, la professeure attire notre attention sur des édifices dont les portes cochères, typiques des quartiers ouvriers, donnent accès à un espace intérieur abritant des logements dits de fond de cour, presque invisibles depuis le trottoir.

Puis, nous arrivons devant les vieux bâtiments de l'entreprise Alphonse Raymond Ltée, sur la rue Panet, dont les produits (marinades) ont fait le bonheur de nombreuses familles québécoises pendant près de sept décennies. Fondée en 1905, l'entreprise devient dans les années 1930 la plus grande fabrique de conserves alimentaires au Québec et l'une des plus importantes au Canada. À son apogée, elle compte environ 200 employés permanents et 800 employés temporaires.

Après la fermeture de l'usine, au tournant des années 1970, quelques édifices, une immense cheminée et une passerelle reliant les deux parties du complexe ont été conservés. Depuis 1995, l’Usine C, un centre de création et de diffusion culturel, occupe l’entrepôt et la chaufferie de l'ancien complexe, permettant ainsi de sauvegarder une pièce importante du patrimoine montréalais.

«Une femme qui travaillait sur l'une des chaînes de montage nous a raconté comment elle avait courtisé son futur mari à l'usine. Elle se servait des étiquettes destinées aux boîtes de conserve pour lui écrire des mots doux.»

Pour mieux faire connaître ce fleuron du patrimoine industriel, le Laboratoire d'histoire et de patrimoine de Montréal a participé, l'automne dernier, à l'organisation de l'exposition Confitures et marinades Raymond: faites pour plaire!, présentée à l’Écomusée du fier monde. «Nous avons intégré des récits de vie de résidents du quartier, qui ont été nombreux à travailler dans cette entreprise, certains dès l'âge de 12 ans, souligne Joanne Burgess. Une femme qui travaillait sur l'une des chaînes de montage nous a raconté comment elle avait courtisé son futur mari à l'usine. Elle se servait des étiquettes destinées aux boîtes de conserve pour lui écrire des mots doux.»

Le plus vieux marché public

Nous poursuivons notre route jusqu'au site du marché Saint-Jacques, le plus vieux marché public de Montréal, situé à l'angle des rues Amherst et Ontario. «Ce marché est né au début des années 1870, à la suite d'une pétition signée par des centaines d'habitants du quartier», explique la professeure.

En 1931, le marché Saint-Jacques est entièrement reconstruit dans un style art deco. Le nouveau bâtiment compte trois étages. Les commerçants sont installés au rez-de-chaussée et l’étage supérieur fait place à une grande salle qui accueille des tournois de boxe et de lutte, des assemblées politiques et des réunions de grévistes. Des personnalités publiques comme Sir Wilfrid Laurier, Camilien Houde et Jean Drapeau ont fréquenté cet endroit.

À quelques pas de là, sur la rue Amherst, se dresse l'Écomusée du fier monde, qui loge dans les locaux de l'ancien bain Généreux. Ses nombreuses expositions ont contribué à conserver et à transmettre la mémoire du Centre-Sud.

Il est 15 heures lorsque notre excursion se termine. Tout le monde applaudit et félicite Joanne Burgess pour la richesse de ses explications. Une dame s'avance et lui tend une bouteille de vin pour la remercier. Santé, madame la professeure ! 

PARTAGER
COMMENTAIRES 0 COMMENTAIRE