Une tragédie montréalaise

L'historienne Magda Fahrni se penche sur le célèbre incendie du Laurier Palace et ses 78 jeunes victimes.

17 Août 2016 à 16H09

Un service funèbre a lieu deux jours après le drame à l'église de la Nativité d'Hochelaga-Maisonneuve pour 37 victimes du Laurier Palace.Photo: Musée des pompiers auxiliaires de Montréal

Le 9 janvier 1927, 78 enfants meurent dans l'incendie d'un cinéma du quartier Hochelaga-Maisonneuve. À travers cet événement tragique, la professeure du Département d'histoire Magda Fahrni décrit la réalité sociale de ces enfants de classe ouvrière. Son article, publié en 2015 par le Journal of the History of Childhood and Youth (JHCY), vient d'être primé à trois reprises. Lors du dernier Congrès de la Société historique du Canada, au début de l'été, la professeure a été récompensée par le Comité canadien sur l’histoire du travail et par le Groupe d’histoire de l’enfance et de la jeunesse, qui lui ont chacun remis le prix du meilleur article de l’année publié dans leur domaine. Elle a également reçu le prix du meilleur article publié en 2015 dans le  JHCY, une publication de la Society for the History of Children and Youth affiliée à l'American Historical Association.

Intitulé « Glimpsing Working-Class Childhood through the Laurier Palace Fire of 1927 : The Ordinary, the Tragic and the Historian’s Gaze », l'article prend appui sur l'abondante documentation générée par le célèbre incendie du Laurier Palace. Fortement médiatisé à l'époque (on en a parlé jusqu'à New York et Chicago), l'événement a laissé beaucoup de traces pour les historiens, mais n'avait jamais vraiment fait l'objet d'une étude historique. «Au-delà de la couverture médiatique, j'ai eu accès à toutes les archives judiciaires, à la fois civiles et criminelles, laissées par les différentes enquêtes, précise Magda Fahrni. Et ce qui m'a particulièrement intéressée, ce sont les témoignages des parents, des frères et sœurs, des voisins – des personnes ordinaires qu'on a rarement l'occasion d'entendre parce que ce ne sont pas des personnages publics.»

La vie quotidienne dans l'entre-deux-guerres

Grâce à ces témoignages, la chercheuse a pu jeter un nouvel éclairage sur le quotidien des enfants de l'entre-deux-guerres dans un quartier industriel de Montréal. Dans son article, elle s'intéresse entre autres à l'autonomie des enfants et à l'autorité parentale. Ainsi, elle rapporte que malgré le fait qu'il était alors interdit pour les enfants de moins de 16 ans de fréquenter un cinéma sans être accompagné par un adulte, la plupart des jeunes victimes du Laurier Palace assistaient à la projection seuls ou en compagnie d'enfants de leur âge.

Dans les témoignages recueillis durant les enquêtes qui ont suivi, plusieurs parents ont affirmé que les enfants avaient menti, prétendant aller chercher du travail, patiner, ou rendre visite à leur grand-mère (les enfants, écrit l'auteure, connaissaient clairement les alibis susceptibles d'être acceptés par leurs parents!). Dans d'autres cas, les enfants avaient obtenu la permission – et parfois l'argent pour payer leur ticket – de leur mère.

Les mères cherchaient-elles à se débarrasser de leurs enfants pour aller jouer au bridge, comme l'a suggéré un magistrat de l'époque? Il est possible, croit l'historienne, que pour des mères débordées par les travaux domestiques dans des appartements surpeuplés, le cinéma ait parfois offert un répit de quelques heures. Mais comme les parents savaient que les enfants n'avaient pas le droit d'assister seuls aux projections, il est aussi possible que les pères, à l'époque titulaires de l'autorité parentale, aient trouvé plus prudent de rejeter le blâme sur les mères.

L'historienne se penche aussi sur les loisirs des enfants de milieu populaire à cette époque où commence à apparaître la consommation de masse. La plupart avaient de petits boulots et pouvaient donc participer, même de façon marginale, à l'émergence d'une économie des loisirs ciblant particulièrement les jeunes. Les témoignages de l'époque révèlent, selon l'historienne, une préférence marquée des enfants pour les loisirs payants. Certains enfants vont au cinéma jusqu'à trois ou quatre fois par semaine, chaque fois qu'ils ont les sous, revoyant dans certains cas le même film plusieurs fois.

Une nouvelle conception du risque

À côté de ces considérations sur l'«ordinaire» de la vie des enfants de classe ouvrière au début du 20e siècle, Magda Fahrni s'intéresse également à la dimension tragique de l'événement et aux différentes interprétations que l'on a pu en faire. Cette historienne qui s'intéresse depuis plusieurs années à la notion du risque (voir Histoire des accidents) montre qu'une nouvelle conception du risque est en train d'émerger à cette époque. Avec la modernité industrielle, explique-t-elle, l'accident cesse d'être perçu comme une fatalité et est vu, de plus en plus, comme un événement qui demande à être compris, contrôlé et évité. Une commission royale d'enquête pour établir les responsabilités impliquées dans l'affaire du Laurier Palace sera d'ailleurs ordonnée et de nouvelles mesures de sécurité seront imposées aux salles de projection.

L'article se penche sur les risques inhérents à la société moderne et sur leur perception. Quel niveau de danger est tolérable, pour qui, dans quelles circonstances? «Les gens savaient que les lieux de travail – l'usine, le chantier de construction, le port – étaient dangereux, dit l'historienne, mais ce qui a les heurtés dans cet événement, c'est que le cinéma de quartier soit un lieu dangereux.»

Son article s'attarde aussi à la valeur accordée aux enfants. Dans les poursuites entamées par les parents à la suite du drame, on perçoit, indique Magda Fahrni, la valeur économique que représentent encore les enfants au début du 20e siècle. Une réclamation énumère d'ailleurs les coûts associés à l'éducation de deux garçons qui ont péri dans les flammes et à la perte de revenus que leur décès représente. Mais on sent également, souligne l'historienne, la peine sincère des parents, leur colère et le sentiment que quelqu'un doit assumer la responsabilité de cet événement tragique. La valeur sociale des enfants comme des êtres «qui n'ont pas de prix» et comme futur de la nation commence à apparaître à cette période.

Dans sa conclusion, Magda Fahrni s'interroge sur le regard que porte l'histoire sur de telles tragédies impliquant des enfants. Peut-on utiliser ce genre d'événement pour étudier la vie ordinaire de tous les jours sans tomber dans le piège de l'«empathie voyeuriste», qui brouille la compréhension qu'on peut en retirer, comme le suggèrent certains auteurs? L'historienne croit qu'il faut effectivement éviter de s'identifier aux émotions des acteurs du passé – qui ne sont pas les nôtres. Mais, selon elle, il reste tout à fait possible d'étudier une tragédie comme celle du Laurier Palace – et d'en dégager une meilleure connaissance des rapports de force qui structurent l'existence des enfants de l'époque –sans tomber dans l'exploitation du passé. «Si les archives sont disponibles et qu'elles nous permettent de mieux connaître des sujets que l'on ne connaît pas tant que cela – le quotidien des familles ouvrières, ce n'est pas facile à étudier –, alors je pense qu'il faut en profiter, de manière respectueuse.»

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