Revitaliser les langues autochtones

Deux expositions sur les langues crie et inuktitut sont présentées à la Bibliothèque centrale.

12 Avril 2016 à 17H14, mis à jour le 13 Avril 2016 à 11H00

Paysage de Puvirnituq, au Nunavik. Photo: Richard Compton

Depuis le 4 avril dernier, l'UQAM accueille à la Bibliothèque centrale deux expositions itinérantes: Parler à la façon des Inuits, à propos de la langue inuktitut, et Le cri: La langue du peuple, sur le cri, la langue autochtone la plus parlée au Canada. Réalisées par le Musée canadien des langues, les expositions présentent, sous la forme d'une douzaine de panneaux, les faits saillants de ces langues tels que leur système syllabique et la structure des mots, leurs histoires et les différents dialectes parlés, ainsi que leurs particularités et leur avenir. Les visiteurs peuvent aussi écouter des mots en cri et en inuktitut, voir des photos et consulter des cartes géographiques afin de mieux identifier les territoires où sont parlés le cri et l'inuktitut.

Richard Compton au Nunavik.

L'initiative a été lancée par le professeur Richard Compton, du Département de linguistique, dans le cadre de la tenue de la 21e conférence internationale Workshop on Structure and Constituency in Languages of the Americas (WSCLA 2016), qui s'est déroulée à l'UQAM du 1er au 3 avril derniers. L’objectif de ce colloque annuel est de rassembler des linguistes menant des recherches sur les langues autochtones des Amériques. Les échanges portent à la fois sur des aspects théoriques – familles linguistiques, théories du langage – et pratiques, tels que le maintien et la revitalisation des langues autochtones au moyen de projets mis en place par des chercheurs et des membres des communautés autochtones. L'événement, auquel ont participé plus d'une centaine de personnes, se tenait pour la première fois au Québec et réunissait des spécialistes d'une quarantaine de langues autochtones américaines (quechua, cherokee, guaraní, mi’gmaq, etc.)

«Nous assistons présentement à un renouvellement de l'intérêt pour les langues autochtones de la part des chercheurs et des étudiants des départements de linguistique, en particulier à Montréal, remarque Richard Compton, qui a co-organisé la conférence avec sa collègue Heather Newell, également professeure au Département de linguistique. C'est intéressant pour les chercheurs du domaine puisqu'on compte de plus en plus de collaborations interuniversitaires.»

Les chercheurs collaborent également davantage avec les membres des communautés autochtones. «Les communautés ont besoin de linguistes pour les aider à développer des outils pédagogiques comme des dictionnaires ou des grammaires afin de pouvoir enseigner et transmettre leur langue», souligne Richard Compton. À l'UQAM, plusieurs chercheurs valorisent la recherche-création et la recherche collaborative, rappelle le linguiste. C'est le cas, notamment, des professeures Lori Morris, qui travaille dans les écoles innues sur la littératie, Lynn Drapeau, laquelle est à l'origine de la première grammaire en langue innue, et Heather Newell, dont les recherches portent sur la théorie de la phonologie à partir des données de la langue ojibwé. Le professeur Compton mène pour sa part un projet sur une version révisée d'un dictionnaire en dialecte inuit destiné à la communauté Ulukhaktok des Territoires du Nord-Ouest, en collaboration avec Emily Kudlak, agente linguistique (Ulukhaktok Language Officer), traductrice, enseignante et membre de la communauté.

Parmi la cinquantaine de conférences offertes durant le WSCLA, Kahtehrón:ni Stacey, qui développe des programmes d'enseignement pour le Kanien'kehá:ka Onkwawén:na Raotitióhkhwa Language and Cultural Center de Kahnawake, a présenté un tour d'horizon des différents projets de revitalisation linguistique ayant cours dans sa communauté mohawk. «Les Mohawks ont créé une émission éducative pour les enfants avec des marionnettes afin d'assurer la transmission de la langue auprès des prochaines générations, indique le chercheur. Des cours intensifs en langue mohawk pour les apprenants adultes sont aussi offerts dans la communauté.» Pour que des projets similaires obtiennent du succès, ils doivent d'abord obtenir l'aval des communautés, soutient Richard Compton. «Ce n'est pas aux linguistes d'imposer des initiatives pour protéger et promouvoir la langue, cela doit venir de la communauté.»

Les expositions itinérantes Parler à la façon des Inuits et Le cri: La langue du peuple sont présentées à la Bibliothèque centrale. 

Spécialiste de l'inuktitut, Richard Compton poursuit des recherches sur la structure des mots et des phrases de cette langue, qu'il ne parle pas couramment, mais dont il comprend le fonctionnement. «L'analyse de cette langue nous en dit beaucoup sur le fonctionnement des autres langues humaines, affirme-t-il. En examinant les différences et les points communs entre les langues, on peut mieux comprendre la faculté du langage humain et quels en sont les principes et les propriétés.»

Le professeur s'intéresse également à la polysynthèse dans la langue inuite. «Une des particularités de plusieurs langues autochtones de l'Amérique du Nord, c'est qu'elles sont polysynthétiques, c'est-à-dire qu'elles contiennent des mots très longs pouvant correspondre à des phrases entières dans d'autres langues, explique le professeur. Certaines langues autochtones, dont celles du Nord-Ouest Pacifique, ont un inventaire de sons très riche: une série de consonnes uvulaires, de nombreuses fricatives, plusieurs types de ''l'', etc.» Les dialectes parlés dans les communautés nordiques du Nunavut et du Nunavik ont en général plus de locuteurs que les autres langues autochtones au pays, «mais il y existe tout de même des variations importantes entre les communautés», souligne le chercheur.

Richard Compton espère que la nouvelle concentration de premier cycle en études autochtones, qui sera offerte l'automne prochain aux étudiants en linguistique, entre autres, «saura inciter des Autochtones à mener des recherches sur leurs langues et leurs cultures».

L'exposition du Musée canadien des langues est présentée jusqu'au 22 avril prochain et pourrait se poursuivre durant l'Acfas.

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