Prendre son quartier en main

Une recherche participative permet à des locataires de HLM d'agir sur leur environnement.

1 Novembre 2016 à 8H11

«Contrairement aux adultes, les jeunes ne regardent pas la couleur de la peau de leurs camarades. Ils veulent jouer et s'amuser entre eux.» - J.M. 
Photo :J.M

Les habitations à loyer modique (HLM) font partie du filet de sécurité sociale dont s'est doté le Québec afin de lutter contre la pauvreté et l'exclusion sociale. En 2013, le Québec comptait plus de 73 500 ménages – familles, personnes âgées et personnes seules de moins de 60 ans –  vivant dans des HLM. Ces ménages font partie des populations les plus défavorisées de la société québécoise.

«Le fait d'habiter dans un logement trop exigu, de vivre dans un quartier non sécuritaire et de se sentir isolé socialement a un impact important sur la santé et le bien-être des citoyens», souligne la professeure du Département de psychologie Janie Houle, qui a obtenu récemment une subvention dans le cadre du programme Savoir du Conseil de recherches en sciences humaines du Canada (CRSH) pour un projet intitulé Flash sur mon quartier: une recherche-action participative avec des personnes vivant dans des logements sociaux. «Ce projet vise non seulement à documenter les liens unissant l'environnement résidentiel, la santé et le bien-être, mais aussi à développer le pouvoir d'agir des locataires de HLM sur cet environnement, lequel inclut le logement, l'immeuble locatif et le quartier», explique la professeure.

Janie Houle avait déjà reçu une subvention de deux ans du CRSH pour démarrer les travaux auprès de locataires des Habitations Séguin, à Pointe-aux-Trembles, et de la Terrasse du Patro, à Saint-Hyacinthe. Grâce à la nouvelle subvention, qui s'étalera sur cinq ans, son équipe pourra élargir la recherche à quatre autres ensembles de résidences répartis dans différentes régions du Québec: Cowansville, Lévis, Trois-Rivières et Gatineau.

Une vingtaine de locataires à Pointe-aux-Trembles et à Saint-Hyacinthe font partie intégrante de l'équipe de recherche et sont impliqués dans toutes les étapes du processus. «Ces locataires-chercheurs ont été recrutés pour qu'ils donnent leur point de vue sur les forces et les faiblesses de leur environnement afin de contribuer à son amélioration, dit la professeure. Nous avons voulu mettre en valeur leur savoir parce que nous considérons qu'ils sont les véritables experts de la vie en HLM.»

L'équipe de recherche réunit également Paul Morin, de l'École de travail social de l'Université de Sherbrooke, Xavier Leloup, de l'INRS- Centre Urbanisation Culture Société, Jean Lambert, du Département de médecine sociale et préventive de  l'Université de Montréal, Hélène Bohémier, de l'Office municipal d'habitation de Montréal, les doctorants en psychologie  Geneviève Boileau et Simon Coulombe ainsi que les assistants de recherche Stéphanie Robert et Benoît Martel.

La méthode du Photovoice

À l'aide d'appareils photo, les locataires-chercheurs ont sillonné les rues de leur quartier pendant quatre semaines afin de repérer les éléments de leur environnement résidentiel favorables ou nuisibles à leur bien-être. «Cette méthode dite du Photovoice utilise la photographie pour donner une voix à des citoyens qui ont rarement l'occasion de s'exprimer sur des enjeux leur tenant à cœur, explique Janie Houle. Les photos permettent d'évoquer une situation ou d'illustrer de façon concrète un aspect de l'environnement.» À Saint-Hyacinthe, 11 locataires-chercheurs ont pris au total plus de 150 photos et en ont retenu plus de 80, jugées particulièrement significatives.

Les photos illustrent, notamment, l'architecture, les espaces de rencontre, les éléments naturels, les services de transport et de santé, les organismes de soutien et les associations de citoyens dans le quartier. Les locataires les ont regroupées sous six thèmes: le chez-soi, la communauté, l'espace locatif, la nature, les ressources, la sécurité et la propreté. Puis, ils ont organisé deux expositions: la première à la Maison de la culture de Point-aux-Trembles, de novembre 2014 à janvier 2015, et la seconde à la Médiathèque de Saint-Hyacinthe, en août 2015. «Les locataires ont pris la parole aux deux vernissages, en présence du maire ou de la mairesse de l'arrondissement, de conseillers municipaux et de représentants de l'Office municipal d'habitation de Montréal. Ils ont aussi participé à des colloques, note la chercheuse. La même démarche sera appliquée dans les quatre autres sites, où deux expositions sont prévues en décembre et en janvier prochains.»

La démarche du Photovoice a provoqué des changements concrets, poursuit Janie Houle. «À Pointe-aux-Trembles, par exemple, les Habitations Séguin sont situées face à un magnifique parc, mais il n'y avait pas de voie piétonne sécurisée pour s'y  rendre. Dans le cadre du Photovoice, les parents se sont mobilisés et ont fait circuler une pétition. Aujourd'hui, il existe un panneau d'arrêt et les parents et leurs enfants peuvent se rendre au parc en toute sécurité. À Saint-Hyacinthe, les locataires ont fait réparer une clôture séparant l'ensemble des HLM d'une voie ferrée. Ce sont des gestes comme ceux-là qui contribuent à améliorer la qualité de vie.»

À partir du Photovoice, une grille d'observation du quartier a été établie afin d'évaluer de manière systématique les éléments de l'environnement résidentiel et de réfléchir à des changements souhaités. Les locataires-chercheurs et des voisins se sont regroupés en équipes de deux ou trois personnes et ont coté chacun des éléments.

Établir des priorités d'action

Lors de l'étape suivante, un questionnaire a été soumis à l'ensemble des ménages des HLM pour connaître leurs besoins et répertorier les talents et passions de chacun en vue d'actons futures. «Nous avons eu un taux de participation de plus de 50 % !», souligne la chercheuse. Les locataires-chercheurs ont interprété les résultats et organisé un forum de discussion pour les diffuser et amener leurs concitoyens à réfléchir à des priorités d'action.

«Le forum s'adressait prioritairement aux résidents des HLM, mais aussi aux décideurs publics, observe Janie Houle. Les locataires en sont maintenant à l'étape de la mise en œuvre du plan d'action en fonction des priorités identifiées lors du forum.»

Les connaissances produites dans le cadre de la recherche seront utiles à l'amélioration des programmes et des politiques des Offices municipaux d'habitation (OMF) du Québec. Elles pourront également être utilisées par les associations de locataires en HLM et par la Fédération des locataires d'habitations à loyer modique du Québec. «Notre équipe visait, par ailleurs, à assurer une forme de pérennité afin que les locataires, une fois la recherche terminée, puissent continuer à faire preuve d'entraide et de solidarité», remarque la professeure.

Les impacts des inégalités sociales sur la santé des citoyens ont été abondamment étudiés. Ce qui manque, dit Janie Houle, ce sont des pistes de solution pour comprendre comment on peut agir pour les atténuer. On appelle ça la science du How

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