Don d'ovules

Une recherche s'intéresse aux défis psychologiques rencontrés par les enfants, les donneuses et les couples.

6 Décembre 2016 à 15H21

Photo: Istock

Au Canada, 6 000 enfants environ naissent chaque année grâce à la procréation médicalement assistée (PMA). Parmi eux, 400 sont issus d'un don d'ovules. Comment se construit, dans l'esprit des futurs parents, la filiation au sein de laquelle s'inscrira leur enfant quand ils ont recours à un don d'ovules ? Comment ces parents envisagent-ils de transmettre à leur enfant l'histoire de ses origines ? Ces questions sont au centre du projet de recherche Le don d'ovules: paroles de couples, de donneuses et d'enfants issus d'un don d'ovules, pour lequel la professeure du Département de psychologie Raphaële Noël a reçu une subvention du Conseil de recherches en sciences humaines du Canada (CRSH) dans le cadre du programme Développement Savoir.

Pour la première fois, une recherche donnera la parole à tous les acteurs impliqués dans le don d'ovules. Une vingtaine d'entrevues seront réalisées avec des couples hétérosexuels infertiles, des donneuses d'ovules et des enfants issus d'un don, devenus aujourd'hui des adolescents ou de jeunes adultes. «L’expérience affective vécue par ces personnes et les enjeux psychologiques propres à l’accès à la parentalité dans un tel contexte ont été peu explorés. La recherche permettra de mieux comprendre leurs  besoins, leurs attentes, leurs motivations et de concevoir un meilleur accompagnement pour chacun d'eux», observe Raphaële Noël, qui est aussi directrice du Laboratoire de recherche Parentalités et enfant en développement.

Fabriquer de la parenté

Dans les sociétés occidentales, le développement des techniques de reproduction et l'évolution du cadre législatif favorisant les unions entre conjoints de même sexe ont permis d'envisager de nouvelles façons de fabriquer de la parenté et de concevoir des enfants en dissociant la procréation de la sexualité. Ainsi, les couples hétérosexuels infertiles et les couples de même sexe peuvent avoir des enfants en ayant recours à des donneurs de gamètes (sperme ou ovules). «Nous sommes forcés de revoir notre définition de la parentalité et du processus de filiation, note la chercheuse. On se dirige vers un modèle de pluri-parentalité, vers une diversité accrue de configurations familiales.»

Le concept d’infertilité ne se réduit plus à la seule dimension médicale. «Nous sommes passés de l'infertilité biologique à l'infertilité sociale, une expression recouvrant une diversité de situations: femmes ménopausées, hommes ou femmes célibataires, couples homosexuels ou lesbiens, dit Raphaële Noël. Le spectre des personnes désireuses d’avoir un enfant s'est élargi, faisant du droit à l'enfant une revendication qui s'inscrit dans une démarche d'accomplissement personnel.»

Dans un article intitulé «Devenir parent en ayant recours à la procréation médicalement assistée», paru en septembre 2014 dans un dossier du magazine Psychologie Québec, la professeure et sa collègue Julie Achim, de l'Université de Sherbrooke, expliquaient que le don de gamètes soulève de nombreuses questions d'ordre psychologique, bioéthique, juridique, économique et sociologique. Des questions relatives, entre autres, au financement par l'État des services de PMA, au droit à l'enfant et aux droits de l'enfant, aux manipulations de gamètes et à la marchandisation du corps humain. «Contrairement à d'autres pays, le Canada et le Québec permettent le recours à des banques d'ovules de l'étranger, tout en interdisant la rémunération des donneurs de gamètes, observe Raphaële Noël. Le Québec facilite aussi l'accès à différentes modalités de dons d’ovules. Les résultats de la recherche contribueront à outiller le législateur pour penser les règles et les principes devant encadrer les pratiques en PMA au Québec.»

Consultation obligatoire

Au Québec, la consultation psychologique est obligatoire pour les femmes célibataires, les couples hétéro­sexuels et les couples de même sexe qui veulent recourir à un don de sperme ou d’ovules. Dans leur aticle de 2014, Raphaële Noël et Julie Achim observaient que les couples hétérosexuels, par exemple, sont confrontés à des blessures narcissiques, à des sentiments d'échec et de culpabilité, en plus des questionnements reliés à l'aspect intrusif des procédures médicales et à l'introduction d'un bagage génétique étranger, qu'ils partagent avec les couples de même sexe et les femmes célibataires.

Dans un autre article intitulé «La consultation psychologique lors du recours à un don de gamètes», paru lui aussi dans le dossier du magazine Psychologie Québec, Marie-Alexia Allard et Danièle Tremblay, psychologues consultantes en fertilité, ont souligné que le recours au don de gamètes représente à la fois un nouvel espoir pour le couple de parents en devenir et un travail de deuil de la filiation biologique. Selon elles, des doutes à l’égard de l’identité parentale peuvent aussi s’exprimer: comment devenir parent sans avoir de lien génétique avec son enfant? La donneuse d'ovules peut être perçue comme une rivale que l’enfant pourrait préférer à son père ou à sa mère. «Par le passé surtout, certains parents n'osaient pas révéler à leurs enfants la façon dont ceux-ci avaient été conçus, de crainte qu'ils cherchent à retrouver la donneuse et qu'un lien affectif se développe entre eux. Pourtant, aux yeux des enfants issus d'un don d'ovules, leurs véritables parents sont ceux qui les ont élevés», assure Raphaële Noël.

Avant la naissance, les pensées des futurs parents sont centrées sur la réussite de la démarche visant à avoir un enfant. «Il faut commencer à penser à l'enfant qui va naître dès le début du processus, en se demandant comment on va lui raconter les choses, souligne la professeure. Le rôle du psychologue est d'aider les parents à construire le narratif de conception.»  

Éviter le secret 

La manière dont les enfants sont informés des circonstances entourant leur conception est souvent déterminante dans la façon dont ils s’approprient leur histoire. Le secret sur les origines peut avoir des effets délétères sur le développement psychologique. «Un secret, c'est comme une tache d'huile, soutient Raphaële Noël. Ça se transmet d'une génération à l'autre. Et inconsciemment le pas est souvent vite franchi entre l'interdiction de parler et celle de penser, comme si toutes les chaînes d'association d'idées en lien avec le secret devenaient taboues, créant une sorte de trou dans le psychisme.»

Plusieurs chercheurs soutiennent que les enfants, s'ils sont informés de façon progressive et constructive des conditions de leur conception, seront à l’aise avec leur histoire et en auront une représentation valorisante. «Tout enfant, quand il est petit, demande à ses parents de lui raconter le récit de leur rencontre, de leur amour et de sa naissance, rappelle la chercheuse. Les enfants issus d'un don d'ovules ne sont pas différents. Ils réclament le droit de connaître l'histoire de leurs origines. C'est une condition essentielle à la construction de leur identité.»

Accompagner les donneuses

Plusieurs donneuses d'ovules ont été sensibilisées au cours de leur vie à la détresse vécue par des couples infertiles, parce qu'elles ont été en contact avec de tels couples au sein de leur famille ou de leur entourage.

Être donneuse d'ovules suppose un investissement considérable non seulement sur le plan psychologique, mais aussi sur le plan physique: prise d'hormones, intervention chirurgicale, etc. Comment les accompagner ? «Quand on leur accorde un espace de parole et de réflexion relatif à leurs motivations et à leurs besoins – lequel n'existe pas vraiment dans les cliniques de procréation médicalement assistée –, elles peuvent se réapproprier leur geste et lui donner un sens, dit Raphaële Noël. Elles ont alors moins d'attentes et de demandes à l'égard du couple receveur d'ovules ou de l'enfant.»

Bande dessinée numérique

Les données de la recherche serviront à créer un nouveau cours dans le cadre du certificat de périnatalité au Département de psychologie à l'hiver 2017. Par ailleurs, une formation accréditée par l’Ordre des psychologues du Québec sera conçue pour les professionnels de la santé et des services sociaux qui accompagnent les donneurs de gamètes et les couples receveurs dans les démarches de procréation assistée. Enfin, pour diffuser les résultats de la recherche, une bande dessinée numérique sera accessible sur un site Web, conçu spécifiquement pour le projet, dès l'automne prochain, au rythme d’une double page aux15 jours. «L'idée est d'illustrer différents types de situation rencontrés par les sujets concernés par le don d’ovules», précise la professeure.

PARTAGER
COMMENTAIRES 0 COMMENTAIRE