Aux frontières du vivant

Grâce à la bio-impression, on pourra un jour fabriquer des tissus et même peut-être des organes humains.

15 Novembre 2016 à 14H41

Un chercheur du Wake Forest Institue for Regenerative Medecine travaille à la bio-impression d'un tissu musculaire. Photo: Armée américaine

La vie est-elle fabricable ? Peut-on la corriger ou l'améliorer ? Les biotechnologies sont-elles en voie de redéfinir les frontières du corps humain ? Ces questions sont au cœur du projet de recherche intitulé Imprimer le vivant: de la viande in vitro aux organes humains. Enjeux sociaux et matériels de la bio-impression, pour lequel la professeure du Département de sociologie Élisabeth Abergel et sa collègue Céline Lafontaine (Université de Montréal) ont reçu une subvention du Conseil de recherches en sciences humaines du Canada (CRSH) dans le cadre du programme Développement Savoir.

Encore au stade de la recherche et du développement, la bio-impression n'est plus tout à fait de la science-fiction. Cette technologie mise sur les principes de l'impression 3D pour fabriquer des tissus vivants au moyen d'une encre biologique faite à partir de cellules souches et d'un assemblage couche par couche, dont l'agencement est défini par ordinateur.

«La bio-impression est le fruit de la convergence de plusieurs domaines de pointe: bio-informatique, génie tissulaire, biologie de synthèse, médecine régénératrice, explique Élisabeth Abergel. Grâce cette convergence technologique, il est possible d'imprimer des tissus vivants fonctionnels dans la perspective de produire des substances biologiques comestibles – des aliments, par exemple – ou thérapeutiques, soit des médicaments.»

Élisabeth Abergel.

Embauchée à l'UQAM il y a cinq ans, après avoir enseigné à l'Université York, à Toronto, la sociologue s'intéresse depuis plusieurs années aux technologies du vivant. «J'ai une formation en biologie moléculaire et j'ai travaillé dans l'industrie biopharmaceutique avant de me convertir à la recherche universitaire», dit-elle. Élisabeth Abergel est associée à l’Institut des sciences de l’environnement (ISE), au Centre interdisciplinaire de recherche en développement international et société (CIRDIS) ainsi qu’au Centre de recherche interdisciplinaire sur la biologie, la santé, la société et l’environnement (CINBIOSE).

La médecine de demain ?

La technologie de la bio-impression est déjà à l'œuvre dans le domaine biomédical. «Il est possible d'imprimer des tissus de vaisseaux sanguins, de cartilage, de peau, d'os et de muscles dans le but, notamment, de tester des médicaments et d'autres produits pharmaceutiques», note la professeure. Dans l'industrie agro-alimentaire, on s'intéresse aussi à la bio-impression, en particulier à la production de viande in vitro à partir de cellules souches de bœufs. «L'idée est d'éviter de mettre à mort des milliers d'animaux et d'offrir une alternative à l'élevage industriel. Ces enjeux seront aussi étudiés dans le cadre de notre projet de recherche», dit Élisabeth Abergel.

Pourra-t-on un jour bio-imprimer en 3D des organes complexes entiers, comme un cœur, un rein ou un foie, que l'on pourrait greffer à des patients ? «Difficile à dire. En tout cas, c'est ce que l'on nous promet, note la professeure. On dit aussi que si l'on parvient à imprimer des organes entiers, rien n'empêcherait d'imprimer de nouvelles formes de vie, soit un nouvel organe ou un nouveau tissu.»

Pour le moment, les tissus imprimés ont une durée de vie très limitée, de l’ordre de quelques semaines. Ces tissus pourraient toutefois être utilisés en recherche pharmaceutique et cosmétique pour limiter les tests sur les animaux.

Les promoteurs de ces nouvelles technologies vendent l'idée qu'il est possible de fabriquer du vivant, souligne Élisabeth Abergel. «Nous voulons comprendre comment ces nouveaux biomatériaux participent à l'élargissement de la notion du vivant. Nous interrogerons le statut qu'il faut leur donner, leur contribution à la redéfinition du rapport au corps, du rapport entre l'humain et le non-humain, entre le vivant et le non-vivant. Nous nous intéressons aussi au processus de matérialisation du vivant: comment un programme informatique peut conduire à une forme vivante.»  

Enjeux économiques

Depuis cinq ans, la bio-impression 3D fait saliver les entreprises et laboratoires pharmaceutiques. Aux États-Unis, United Therapeutics et le laboratoire Merck travaillent avec Organovo, une jeune pousse créée à San Diego en 2007, qui se consacre à la bio-impression de peau et d'organes. En France, l'entreprise Poietis, spécialisée dans l'impression de peau, collabore également avec Organovo, dont la valeur en bourse s'élève aujourd'hui à plusieurs millions de dollars.

La peau humaine intéresse aussi les grands groupes de cosmétique, qui cherchent à mieux évaluer la toxicité de leurs produits avant leur commercialisation et à trouver une alternative à l’expérimentation animale, interdite en Europe depuis 2013. Ainsi, le géant du cosmétique L’Oréal, autre partenaire d'Organovo, se lance dans l'impression de peau pour tester ses nouveaux produits.

Les possibilités offertes par la bio-informatique suscitent aussi l'intérêt d'entreprises comme Google et même la NASA. «Cette dernière s'intéresse à la bio-impression d'aliments personnalisés dans la perspective de pouvoir nourrir des équipages participant à de longs voyages d'exploration dans l'espace», observe Élisabeth Abergel.  

La chercheuse et sa collègue exploreront les industries impliquées dans la bio-impression au Canada, aux États-Unis et en Europe, afin de dresser un portrait de ce secteur et de son importance dans le paysage technoscientifique. «Nous mènerons des entretiens avec des acteurs qui utilisent les technologies associées à la bio-impression afin de mieux comprendre les conditions sociales dans lesquelles elles émergent et à qui elles bénéficient.»   

Questionnements éthiques

La croyance en la capacité de maîtriser la vie soulève une foule de questions éthiques. «Celles qui suscitent le plus de préoccupations actuellement concernent surtout l'appropriation, remarque Élisabeth Abergel. À qui doivent appartenir les brevets concernant les cellules produites et les procédés utilisés pour créer des tissus ? Les bio-objets imprimés en dehors des corps, utilisés pour les réparer et les améliorer, sont-ils des objets vivants ou semi-vivants ?»

Grâce aux progrès de la biologie moléculaire et de la bio-informatique, les frontières séparant les humains des animaux ou des végétaux seraient devenues obsolètes, dit-on. Hybrides humain-animal, créatures «plantanimales», cyborgs humains-machines comptent parmi les exemples cités de transgressions du vivant. «Nous en sommes venus à parler de posthumanisme pour décrire les transformations annoncées par la biomédecine ou encore par la médecine régénératrice, une discipline visant à repousser constamment les limites biologiques du corps humain face à la maladie et face à la mort, à améliorer les performances physiques et intellectuelles de l'espèce humaine», observe la professeure.

Le posthumain est un imaginaire socio-technique qui réactive le fantasme de l'être surhumain, poursuit Élisabeth Abergel. Il faut, selon elle, demeurer vigilant devant les dérives que certains développements biotechnologiques pourraient entraîner. Ainsi, grâce aux manipulations génétiques, des gens pourraient vouloir choisir le sexe de leurs enfants ou déterminer leur profil physique ou intellectuel, «une forme d'eugénisme libéral», dit la professeure. «Aujourd'hui, on trouve sur Internet des milliers de vidéos où des gens cherchent à repousser les limites de leur corps, y compris des personnes handicapées physiquement.»

En voulant dominer le vivant par la technique, les humains ne risquent-ils pas de se rendre esclaves de leurs propres outils ?, demande Élisabeth Abergel. «Il ne s'agit pas de vanter les mérites des technosciences ni de déplorer leurs progrès, mais d'anticiper l'émergence de nouvelles problématiques. Cela nous permettra de devenir des acteurs et non des spectateurs du débat sur les conséquences des manipulations du vivant. Le corps humain représente désormais un nouveau territoire à investir permettant de poursuivre la croissance économique. On appelle cela la bio-économie.»

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