Une présidente déchue

Au Brésil, Dilma Rousseff est écartée du pouvoir en attendant sa procédure de destitution pour corruption.

12 Mai 2016 à 16H21

Série Rio 2016
Les Jeux olympiques se dérouleront du 5 au 21 août prochain à Rio de Janeiro, au Brésil, tandis que les Jeux paralympiques auront lieu du 7 au 18 septembre.

Dilma Rousseff, lors de la signature des Accord sde Paris sur le climat, en avril dernier, à New York.
Photo: iStock

Avec la crise qui secoue le gouvernement, la tenue des Jeux olympiques est reléguée depuis quelques semaines à l'arrière-plan de l'actualité brésilienne. «Le pays est plongé dans une tourmente politique dont les ramifications sont profondes», commente Julian Durazo Herrmann, professeur au Département de science politique. Le 11 mai dernier, la présidente Dilma Rousseff a été écartée du pouvoir pour faire face à une procédure de destitution en lien avec un scandale de corruption.

«Il faut remonter dans le temps pour comprendre comment le pays en est arrivé là, indique le professeur. L'élection de Luiz Inácio Lula da Silva, en 2002, premier président issu du Parti des travailleurs, a été une bougie d'allumage pour le Brésil. Les réformes démocratiques entreprises par Lula et la croissance économique basée sur l'exportation des matières premières, notamment le pétrole, le soja et la viande de bœuf, ont hissé le pays au statut de puissance parmi les pays émergents.» Le géant pétrolier Petrobas, contrôlé par l'État, était alors devenu le symbole de cette croissance économique.

Ces atouts économiques ont permis au Brésil d'échapper à la crise financière de 2008. «Le gouvernement Lula, réélu deux ans plus tôt, s'était même permis de faire la leçon aux Américains durement éprouvés par la crise, se rappelle le professeur. Le Brésil se voyait déjà parmi les grandes puissances mondiales.» L'obtention de la Coupe du monde de football de 2014 et des Jeux olympiques de 2016 a conforté le pays dans ses idées de grandeur sur la scène internationale.

Une chute brutale

En 2014, un scandale de corruption monstre a éclaté autour de Petrobas et des géants brésiliens de la construction, qui collaborent sur les grands chantiers d'infrastructure du pays. Ces derniers auraient formé un cartel pour se partager le marché, gonflant artificiellement les prix de leurs travaux. En contrepartie, les membres de la coalition gouvernementale au pouvoir depuis l'élection de Lula, puis de Rousseff (élue en 2010), auraient bénéficié de pots-de-vin permettant de financer leurs campagnes électorales.

En parallèle, la chute des prix du pétrole et du soja, et la crise économique en Chine, important marché d'exportation pour les matières premières brésiliennes, ont entraîné le Brésil dans sa pire récession économique depuis des décennies. La dette, les déficits publics et le chômage ont atteint des sommets. Un cocktail explosif sur le plan politique.

L'opposition accuse la présidente d'avoir maquillé les comptes publics en 2014, année de sa réélection. On lui reproche aussi des dizaines de milliards de dépenses gouvernementales. «Les gens auraient-il voté pour elle s'ils avaient eu connaissance de l'ampleur des déficits?, demande Julian Durazo Herrmann. Comme elle a été réélue avec à peine 51 % des voix, la question est légitime.»

Une grande enquête menée par le procureur de l'État a mis à jour de nombreux cas de corruption et de collusion. «On a d'abord condamné des chefs d'entreprises, mais plus l'enquête progressait, plus on se rapprochait des cercles du pouvoir», note le professeur.

«Depuis le retour de la démocratie au Brésil, en 1985, aucun parti n'a réussi à obtenir une majorité de sièges au Congrès, explique le chercheur. Cela implique que le parti au pouvoir doit former une coalition afin de pouvoir réaliser ses projets. Pour ce faire, on a pris l'habitude d'offrir des ministères, des postes dans l'administration publique, ou alors d'allouer des budgets pour des projets spécifiques à des députés en échange de leur appui. Ces nominations politiques sont discutables, mais légales. Sauf qu'on a aussi remis des chèques mensuels directement aux députés, ce qui constitue une pratique illégale.»

L'argent se faisant rare, il devenait de plus en plus difficile pour le parti au pouvoir de distribuer ces petits «cadeaux». Les amis d'hier sont alors devenus des ennemis politiques, qui ont contribué à isoler la présidente. «Ajoutons à cela que Dilma Rousseff est moins charismatique que son prédécesseur. Elle est plus rigide, autoritaire et portée sur le micromanagement, souligne le professeur. C'est un style qui n'aide pas à maintenir une coalition.»

Des élections anticipées?

À l'heure actuelle, c'est pratiquement toute l'élite politique du pays qui est visée par des enquêtes judiciaires, y compris l'ex-président Lula, mentor de Dilma Rousseff, et celui qui l'a remplacée à la tête du pays, Michel Temer, du parti centriste. «On pourrait le priver de son mandat à son tour s'il était reconnu coupable, souligne Julian Durazo Herrmann. Cela créerait un problème, car il n'y a pas de troisième successeur assez fort ou recueillant suffisamment d'appuis pour assurer l'intérim d'ici aux prochaines élections, prévues à la fin de 2018. Le gouvernement devra-t-il déclencher des élections anticipées ? Cela alimente les discussions des chroniqueurs et des juristes dans les facultés du droit du pays !»

La population brésilienne a plusieurs raisons d'être mécontente et a peu d'espoir de voir le pays se remettre sur pied à court terme. «À long terme, je suis convaincu que le Brésil va s'en sortir, mais le Parti des travailleurs risque de ne pas s'en remettre, estime Julian Durazo Herrmann. Quant aux Jeux olympiques, ils se dérouleront de toute façon, mais sans le caractère transformateur qu'ils auraient dû avoir.»

L'actualité vue par nos experts

Des experts de l'UQAM sont prêts à commenter des questions touchant la gestion des Jeux ou plusieurs aspects de la performance sportive. Voir notre liste.

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COMMENTAIRES 1 COMMENTAIRE

Commentaires

Ce texte est très problématique car il a tendance à renvoyer dos à dos les différents protagonistes. Or, la situation actuelle au Brésil apparaît d’autant plus étonnante que les parlementaires qui ont été à l’origine de la procédure contre la présidente sont accusés de corruptions, voire condamnés. Luis Almagro, secrétaire général uruguayen de l’OEA (Organisation des États américains) a dit à ce sujet : « pour nous, il s’agit d’une procédure de destitution contre une présidente qui n’est pas accusée d’avoir commis des actes illégaux. C’est d’autant plus préoccupant que ceux qui ont actionné le mécanisme de destitution sont des parlementaires qui sont eux-mêmes sous le coup d’accusations, ou qui ont été condamnés. C’est le monde à l’envers ». Par conséquent, il y a quelques raisons de parler de coup d’État à propos de ce qui se passe actuellement au Brésil. Certes, contrairement au renversement de la démocratie en 1964, cette fois, les militaires ne jouent plus un rôle central. Mais on trouve parmi les acteurs principaux des événements actuels la classe moyenne supérieure, les grands propriétaires terriens, les banquiers et les... médias. Et il ne faut jamais oublier que les États-Unis ne sont jamais très loin des événements sociopolitiques dans les Amériques, de la Terre de Baffin à la Terre de Feu.