Devenir thésard ou pas ?

Un nouvel ouvrage aborde les conditions matérielles, personnelles et relationnelles entourant le projet doctoral.

10 Novembre 2016 à 11H35

Plusieurs ouvrages ont été consacrés au défi que représente la rédaction d'une thèse de doctorat, mais bien peu couvrent les périodes, pourtant essentielles, qui précèdent l'inscription formelle ou qui suivent la soutenance. C'est maintenant chose faite avec La thèse: un guide pour y entrer… et s'en sortir (Presses de l'Université de Montréal), dirigé par Emmanuelle Bernheim, du Département des sciences juridiques, et Pierre Noreau, de l'Université de Montréal.

L'ouvrage s'adresse d'abord aux étudiants de deuxième cycle, affirme Emmanuelle Bernheim. «Quelqu'un qui envisage de s'inscrire au doctorat y trouvera plusieurs éléments de réflexion qui pourraient l'aiguiller dans le choix de son institution et de sa direction de recherche, voire dans le choix de sa discipline», affirme-t-elle. C'est un ouvrage qui intéressera également les doctorants et les professeurs qui les dirigent, car il dresse un portrait réaliste de la «condition étudiante contemporaine».

«L'institution universitaire fonctionne comme si les étudiants au troisième cycle n'avaient que leurs études dans la vie, mais ce n'est pas le cas. On s'attend à ce qu'ils se construisent un cv idéal – en publiant des articles, en participant à des colloques ici et à l'étranger et en intégrant des équipes de recherche – tout en réussissant à terminer leur thèse en quatre ans. C'est irréaliste!», juge Emmanuelle Bernheim.

Quand elle a commencé son doctorat, en 2006, Emmanuelle Bernheim avait déjà trois enfants de deux, cinq et six ans. «J'avais la chance d'avoir un très bon directeur en Pierre Noreau, mais j'ai vu d'autres personnes empêtrées dans des situations problématiques, raconte-t-elle. C'est sur la base de ces constats qu'il nous est apparu intéressant de réunir des gens qui avaient le goût de réfléchir au projet doctoral dans son ensemble.» Les différents chapitres de l'ouvrage, divisé en trois grandes parties, ont été rédigés par des diplômés du doctorat depuis moins de cinq ans en sciences sociales et humaines.

Du projet à la soutenance

Emmanuelle BernheimPhoto: Émilie Tournevache

La première partie, «La thèse en devenir», aborde les réflexions propres au projet de s'inscrire à des études doctorales: les raisons pour faire une thèse, la direction de recherche, les ressources financières, la conciliation études-famille, l'intégration dans un contexte universitaire étranger, et le passage du monde du travail à la thèse.  

La seconde partie, «La thèse telle qu'elle se fait», aborde les aspects méthodologiques: la question de recherche, la thèse-création, les enjeux psychologiques, la rédaction, le syndrome de la page blanche et l'anxiété de performance, le travail avec le directeur de thèse, la thèse sous forme d'articles, l'isolement et la soutenance. «À titre d'étudiant, on doit obtenir du directeur de recherche l'encadrement dont on a besoin, souligne Emmanuelle Bernheim. Cela est au cœur du processus doctoral à mon avis et cette relation n'est pas simple à cause du rapport hiérarchique, et à plus forte raison si on a plus d'un directeur ou si on est en cotutelle.»

Et puis après?

Au cours des dernières années, plusieurs articles dans les médias ont fait état de la difficulté pour les détenteurs de doctorat à se trouver un emploi à la hauteur de leurs attentes. «Les institutions universitaires ont une responsabilité éthique qu'elles n'assument pas du tout à l'égard des doctorants, déplore la professeure. On les admet en sachant très bien qu'ils ne pourront pas tous décrocher un poste de professeur et on ne les prépare aucunement à prévoir un plan B, pas plus qu'à construire leur cv pour décrocher un emploi ailleurs qu'à l'université.»

«Les institutions universitaires ont une responsabilité éthique qu'elles n'assument pas du tout à l'égard des doctorants. On les admet en sachant très bien qu'ils ne pourront pas tous décrocher un poste de professeur et on ne les prépare aucunement à prévoir un plan B, pas plus qu'à construire leur cv pour décrocher un emploi ailleurs qu'à l'université.»

Emmanuelle Bernheim

Professeure au Département des sciences juridiques

La troisième partie de l'ouvrage, intitulée «Et puis après?», aborde ces aspects rarement, sinon jamais abordés à l'université: la dépression d'après-thèse – «une réalité dont on ne parle pas du tout»–, la transition avec le marché du travail, l'abandon de la thèse – «qui n'est pas nécessairement un échec et qui peut être un tremplin vers autre chose» –, la profession méconnue de chercheur d'établissement (dans des centres de recherche ou des instituts universitaires, par exemple) et la multidisciplinarité au doctorat, qui ouvre parfois des horizons insoupçonnés.

Les études doctorales sont-elles encore pertinentes?, se demandent chaque année plusieurs étudiants arrivés à la croisée des chemins. Si l'on se fie au discours comptable ambiant, rien n'est moins sûr, mais cela n'ébranle pas les auteurs de La thèse, qui estiment que le travail doctoral «trouve son sens dans la construction intellectuelle des doctorants et le renouvellement continu des connaissances».

Le doctorat, affirment les auteurs de La thèse, est une grande aventure dans laquelle on est confronté à soi-même, à ses limites et à ses possibilités. «Se demander si le nombre des étudiants au doctorat est trop élevé aujourd'hui, c'est comme se demander si une société peut compter trop de personnes capables de réfléchir systématiquement à un problème ou à une question. Dès lors que cette question survient, tout est perdu.»

Devenir prof

Suivant le même modèle qui les a menés à concocter La thèse, les professeurs Bernheim et Noreau ont effectué un appel de textes cet automne sur la thématique «Devenir prof», un métier qui ne s'apprend pas dans les livres. «Entre l'enseignement et la recherche, le service universitaire et le rayonnement hors de l'université, se pose le problème de la carrière et plus largement celui de nos modes de vie», écrivaient-ils à l'intention des futurs contributeurs.

Le calendrier de publication s'étend sur une période d'un an demi et le lancement est envisagé à la mi-mai 2018, lors du congrès de l'Acfas.

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