Huiler la machine

La machine humaine a une durée de vie limitée. La bonne nouvelle, c'est qu'on peut gagner quelques années en améliorant son entretien.

11 Août 2016 à 14H53

On  peut changer ses habitudes de vie à n'importe quel âge afin d'améliorer ses chances de bien vieillir.Photo: Nathalie St-Pierre

L'espérance de vie augmente: 79 ans chez les hommes et 83 chez les femmes, selon les chiffres les plus récents de Statistique Canada.  Pour une personne qui a échappé aux accidents et maladies et qui a survécu jusqu'à 65 ans, les chiffres sont encore meilleurs: 83 ans chez les hommes et 86 pour les femmes. Mais de meilleures conditions de vie ont beau nous permettre de durer un peu plus longtemps, vieillir, avec tout ce que cela comporte de cheveux qui grisonnent, de chairs qui se relâchent et de réflexes qui ralentissent est un processus inexorable qui attend chacun de nous. «Dès l'âge de 30 ans, nos hormones de croissance ont atteint leur niveau maximal et commencent à décliner», dit Mylène Aubertin-Leheudre, professeure au Département des sciences de l'activité physique et spécialiste des aspects physiologiques du vieillissement et de l'exercice.

Avec le déclin des hormones de croissance, on commence à perdre de la masse osseuse et musculaire et à gagner de la masse adipeuse. «Jusqu'à l'âge de 50 ans pour les femmes – à cause de la ménopause – et de 60 ans pour les hommes, la perte est d'environ 1 à 3% de notre masse musculaire tous les dix ans, précise la professeure. C'est l'alimentation et le niveau d'activité physique de chaque personne qui fera en sorte que ce pourcentage de perte sera plus ou moins important.»

Après, le déclin peut s'accélérer dangereusement si on ne prend pas bien soin de faire tourner la machine. «La perte musculaire est associée avec un risque accru de chutes, de perte d'autonomie et de mortalité», signale la chercheuse. Chaque année, on estime que 10% des personnes de 65 ans et plus au Canada subissent des blessures mineures (fractures, entorses), qui entraînent, chez 18% d'entre elles, un déclin fonctionnel trois à six mois après leur passage à l'urgence.

« Avec un type d'exercice, on est capable de prévenir deux types de problèmes – maladies cardiovasculaires et perte de qualité musculaire –, voire même trois puisque des études ont démontré que l'aérobie est efficace aussi pour préserver le système cognitif. »

Mylène Aubertin-Leheudre,

Professeure au Département des sciences de l'activité physique

Chez la femme, l'œstrogène est l'acteur principal des changements qui s'opèrent à partir de la ménopause. «Avec la baisse de l'œstrogène, on perd du muscle et on gagne du gras, note Mylène Aubertin-Leheudre. Et comme l'œstrogène nous protège contre la prise de gras abdominal, dès la ménopause, le risque cardiovasculaire devient le même pour les femmes que pour les hommes.» Chez les hommes, c'est la testostérone qui commence à diminuer de façon plus significative à partir de 60-65 ans, entraînant la fonte de la masse musculaire.

Préserver sa mobilité

Pour préserver sa qualité musculaire – et sa mobilité –, il faut faire de l'exercice. La chercheuse a suivi pendant trois ans des gens de 50 ans et plus qui faisaient de l'activité physique sur une base volontaire dans un YMCA. Autant chez les hommes que chez les femmes, ses résultats ont montré qu'entre l'âge de 50 et 65 ans, les exercices de type résistance, qui consistent à travailler pour gagner du muscle, sont nécessaires pour conserver la masse musculaire. Par contre, à partir de 65 ans, elle a observé qu'il était aussi efficace de faire de l'exercice de type aérobie (marcher sur un tapis roulant ou s'exercer sur une machine elliptique, par exemple) que de faire de la musculation. «Avec un type d'exercice, on est capable de prévenir deux types de problèmes – maladies cardiovasculaires et perte de qualité musculaire –, voire même trois puisque des études ont démontré que l'aérobie est efficace aussi pour préserver le système cognitif», dit Mylène Aubertin-Leheudre.

Mylène Aubertin-Leheudre Photo: Nathalie St-Pierre

Quelles sont les modalités d'entraînement les plus efficaces? Pour prévenir les effets du vieillissement, la chercheuse teste différents programmes d'exercices dans son laboratoire. Mieux équipé que les meilleurs gyms, muni de toutes sortes d'appareils mesurant la densité osseuse, la qualité musculaire ou le profil métabolique, celui-ci permet d'entraîner des personnes âgées et d'observer les bienfaits de l'activité physique sur la force, la mobilité, la composition des tissus, les risques de chutes et les fractures. «En ce moment, on conduit une recherche pour comparer l'entraînement continu de basse intensité sur tapis (1 heure à 65% de la fréquence cardiaque maximum) avec l'entraînement par intervalle sur elliptique (30 minutes), qui consiste à s'exercer à basse intensité (1 min 30 à 65% de la fréquence cardiaque maximum), puis à haute intensité (30 sec à 85-90% de la fréquence cardiaque maximum) pour recommencer par la suite les cycles basse versus haute intensités. Ce dernier type d'entraînement dure deux fois moins longtemps (30 minutes versus 1 heure pour la séance traditionnelle) et on veut donc savoir s'il y a un type d'exercice qui pourrait être recommandé à tout le monde..»

Selon la chercheuse, il est toutefois important de retenir qu'à partir d'un certain âge, peu importe l'activité choisie, il y aura des bénéfices. «Tous ne sont pas enclins à faire de l'aérobie et certains préféreront le tai chi ou le yoga, dit-elle. L'important, c'est de bouger. Dès qu'on bouge, on lutte contre le déclin physiologique.»

Comme des petits jeunes!

L'une de ses recherches a permis de comparer un groupe d'hommes âgés de 72 ans avec des étudiants en sciences de l'activité physique de 24 ans. «Ces hommes, qui s'entraînaient 218 minutes par semaine depuis 5 ans, se comparaient en termes de masse musculaire, de composantes neuromusculaires ou de profil lipidique avec des étudiants!», assure Mylène Aubertin-Leheudre.

« Ces hommes [de 72 ans], qui s'entraînaient 218 minutes par semaine depuis 5 ans, se comparaient en termes de masse musculaire, de composantes neuromusculaires ou de profil lipidique avec des étudiants! »

Il existe des différences génétiques entre les personnes qui vont influencer la rapidité avec laquelle certains changements hormonaux vont se produire au cours de l'existence. Mais les habitudes de vie jouent un rôle crucial. La bonne nouvelle, signale la professeure, c'est qu'on  peut changer ses habitudes de vie à n'importe quel âge afin d'améliorer ses chances de bien vieillir. «Je pense qu'on ne pourra pas ne pas mourir, dit-elle. On ne pourra pas contrôler des choses comme l'apoptose [la mort programmée des cellules]. Mais on va pouvoir allonger la vie. Nous sommes déjà en train de le faire.»

Si l'espérance de vie a augmenté au cours des dernières années, le nombre d'années en bonne santé ne croît toutefois pas aussi rapidement. Ainsi, le nombre d'années qu'une personne risque de vivre en mauvaise santé dans sa vieillesse est passé de 6 ans en 1998 à 9 ans aujourd'hui. «J'aime penser qu'on en arrivera à ce que la machine s'arrête d'épuisement sans passer par l'étape des maladies liées à l'âge, dit la chercheuse. Cela permettrait aussi de réduire les coûts de notre système de santé, dont 65% sont dus au vieillissement.»

Entraînement techno

En 2015, Mylène Aubertin-Leheudre et des collègues ont conduit une étude sur l'utilisation à la maison de la technologie Jintronix par des personnes âgées qui s'étaient rendues à l'urgence pour des blessures mineures. Cette plateforme de téléréadaptation utilise des caméras pour faire le suivi des mouvements du patient en 3D et lui proposer des exercices en vue d'une réadaptation rapide et personnalisable.

L'étude, subventionnée dans le cadre du programme MITACS, visait plus précisément à évaluer la faisabilité d’utiliser et d’implanter le programme Jintronix à domicile dans le but de prévenir le déclin fonctionnel chez des aînés encore autonomes qui consultent les services d'urgence. Quatorze personnes âgées de 65 ans et plus et n’ayant pas été prises en charge lors de leur visite à l'urgence ont été recrutées et réparties entre un groupe contrôle (sans intervention) et un groupe à qui on a proposé un programme d'exercice à l'aide de la technologie Jintronix. L’intervention a duré 12 semaines, à raison de 2 entraînements par semaine. Les mesures de composition corporelle, de fragilité, de capacité fonctionnelle et de qualité de vie ont été prises avant et après l'intervention.

Les résultats de l'étude ont montré que l’implantation d’une telle technologie est faisable. Les personnes âgées assignées au programme d'exercice ont accepté de le suivre et leur adhésion s'est maintenue. Malgré leur échantillon restreint, les chercheurs ont observé que la vitesse de marche des patients s’est améliorée de façon significative seulement dans le groupe utilisant la technologie Jintronix. Or, la vitesse de marche est un prédicteur de mortalité chez la personne âgée.

Cette étude est dupliquée par les chercheurs sur un plus grand échantillon grâce à une subvention du Canadian Frailty Network. Une deuxième subvention obtenue dans le cadre du programme MITACS a aussi permis d'implanter la technologie dans les résidences pour aînés. Les résultats préliminaires portant sur 12 résidents indiquent que 4 semaines d’intervention à raison de 2 fois par semaine (45 min) suffisent pour améliorer les performances physiques et la vitesse de marche, et, surtout, pour maintenir ces effets bénéfiques 3 mois plus tard.

 

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