Le dernier pari des gènes

La culture est aussi une fabrication de nos gènes, soutient Luc-Alain Giraldeau dans son plus récent ouvrage.

14 Novembre 2016 à 15H19

Illustration: Thomasz Walenta

«La science est souvent encore plus extraordinaire que la fiction», écrit Luc-Alain Giraldeau en introduction de son dernier ouvrage, Dans l'œil du pigeon (Boréal). La science que ce passionné de la biologie veut partager avec ses lecteurs, c'est celle qui raconte la fabuleuse histoire de l'évolution. Cette histoire, relate le doyen de la Faculté des sciences et professeur au Département des sciences biologiques, elle commence avec les tout premiers brins d'ADN aptes à se répliquer pour aboutir à cette chose incroyablement complexe qu'est la culture humaine et qui n'est autre, soutient-il à l'instar d'autres chercheurs, que l'ultime fabrication de nos gènes pour assurer leur transmission.

Si elle peut paraître choquante, l'idée que nous ne sommes, au final, que le véhicule de nos gènes, n'est pas nouvelle. «Pour la comprendre, il suffit de considérer notre mortalité, dit le biologiste. Quand nous mourons, tout ce qui reste de nous, ce sont nos gènes. Et pour nos gènes, notre existence individuelle n'a qu'un seul intérêt, celui de leur servir de relais. Tous les individus, qu'il s'agisse de lapins, de lions, de fougères, de girafes ou d'humains, ne sont que les maillons éphémères d'une chaîne infinie, celle de la réplication des gènes.»

Comme la Terre, comme le Soleil, les êtres vivants sont faits des mêmes atomes recyclés inlassablement depuis la naissance de l'univers, rappelle Luc-Alain Giraldeau. Mais une chose nous distingue des êtres sans vie: le fait de descendre d'un autre être vivant, d'avoir un ancêtre qui nous a transmis ses gènes.  

Un «grand gaspillage»?

Un chapitre amusant du livre s'attarde à expliquer les raisons du «grand gaspillage» qui consiste à produire des mâles. En effet, la reproduction sexuée ne permet à chaque individu que de transmettre la moitié de ses gènes. Pourquoi s'est-elle imposée plutôt que la reproduction asexuée? Chaque bactérie transmet à ses filles, qui feront de même à leur tour, son bagage génétique au complet. Du point de vue individuel, cela semble plus payant. Mais, du point de vue des gènes, qui n'ont cure de l'individu qui les transporte temporairement, la reproduction sexuée aurait ceci de plus avantageux qu'elle produit un brassage génétique très créatif. «C'est grâce à la reproduction sexuée que l'évolution a engendré tout le foisonnement de la vie que l'on connaît – arbres, fleurs, poissons, araignées, souris, oiseaux, singes –, cette incroyable diversité d'avatars que les gènes se sont donnés. Et nous ne sommes, dit Luc-Alain Giraldeau, que le dernier cri de ce que les gènes ont créé pour faire des copies d'eux-mêmes.»

Quand nous avons des enfants, nous croyons nous «reproduire», alors que nous ne faisons que transmettre la moitié de nos réplicateurs, souligne le biologiste. Le saumon du Pacifique qui éprouve l'envie soudaine et irrépressible de remonter son fleuve natal pour se reproduire peut bien croire que le plaisir qu'il éprouve à nager à contrecourant et à sauter les rapides lui est propre, raconte-t-il avec humour: «il n'a pas à savoir que ces pulsions, ces plaisirs ne sont que des moyens que ses réplicateurs utilisent, des stratégies génétiques pour le guider vers son relais, vers la duplication de ses réplicateurs.»

Causes proches et ultimes

Les mécanismes par lesquels nos gènes ont le plus de chance d'être transmis à la génération suivante sont aveugles aux causes ultimes qui en justifient l'existence. Pour expliquer ce concept, le chercheur (spécialiste du comportement des oiseaux) utilise l'exemple du bruant. Si on pouvait interroger un bruant et lui demander pourquoi il chante au printemps, il répondrait peut-être que cela lui procure une vive satisfaction, illustre-t-il. «Du point de vue de l'évolution, on pourrait mener une expérience démontrant que ce comportement attire les femelles et donc augmente les chances du mâle de transmettre ses gènes. Mais lui n'en a probablement aucune espèce d'idée. Tout ce qui lui importe, quand arrivent les beaux jours, c'est de chanter le plus fort et le mieux possible.» 

«On sait aujourd'hui que les gènes réagissent entre eux et avec leur environnement. Rien dans notre comportement n'est purement génétique ou purement environnemental.»

On peut très bien concilier les causes proches avec les causes ultimes de nos comportements, explique le biologiste. «Les gens en sciences humaines utilisent souvent l'argument suivant lequel les êtres humains font l'amour par plaisir, tout en utilisant des contraceptifs, ou avec des personnes de leur propre sexe, pour démontrer que la biologie n'explique pas tout dans les affaires de cœur. C'est vrai, dit-il. Mais il suffit que le désir ait pour résultat, dans l'ensemble, de produire des enfants pour que l'explication génétique fonctionne!»                                                                                                                                                                      

Sommes-nous entièrement déterminés par nos gènes? Non, ce n'est pas ce que dit Luc-Alain Giraldeau. Au contraire. Il est évident, souligne-t-il, que des facteurs  psychologiques et culturels complexes jouent un rôle dans les histoires d'attirance et d'attachement. Dès les premières pages de son livre, il souligne que la biologie dont il parle n'est pas déterministe, qu'elle laisse place au hasard et au libre arbitre. «Plus le véhicule créé par les gènes est complexe, moins grand est leur contrôle, précise le chercheur. Avec un cerveau capable d'opérer des choix en fonction de circonstances changeantes, la liberté apparaît.»

Instinct et acquis, gènes et milieu

Mais même ce cerveau humain hyper sophistiqué demeure le produit de nos gènes, qui sont constamment à l'œuvre pour le faire fonctionner et en ajuster l'état, soutient le professeur. Dans un chapitre très intéressant, il montre à quel point il est difficile d'opposer instinct et acquis, gènes et milieu. «On croyait auparavant qu'on recevait notre bagage génétique de nos parents et que celui-ci demeurait encapsulé quelque part, imperméable au changement. On sait aujourd'hui que les gènes réagissent entre eux et avec leur environnement. Rien dans notre comportement n'est purement génétique ou purement environnemental.»

De même, montre-t-il, l'acquis n'est pas indépendant de l'inné. «C'est ce qui explique que j'ai beau m'exercer à apprendre la clarinette, je n'apprendrai pas au même rythme qu'un autre, ou encore, qu'une athlète qui s'entraîne pour le 100 mètres ne courra pas aussi vite qu'une autre qui se soumet exactement au même entraînement.»

Les êtres humains ne se différencient pas du reste du monde animal par leur faculté d'apprendre, note-t-il. En fait, de très nombreux animaux dépendent de leurs apprentissages pour leur survie (chez certaines espèces d'oiseaux, de nombreux petits meurent parce qu'ils n'apprennent pas assez rapidement à manipuler leur nourriture). Mais «la part démesurée de nos comportements liés à l'apprentissage et à la culture est certainement ce qui nous distingue».

Champions de la culture

«Les êtres humains sont des animaux comme les autres, mais aussi extrêmement différents des autres parce que ce sont les champions de la culture», soutient Luc-Alain Giraldeau. Un autochtone de la forêt boréale transporté dans la forêt amazonienne aura beaucoup de mal à survivre, illustre-t-il. «Pourquoi? Parce que c'est la culture qui permet à l'être humain de survivre dans son environnement.»

Même si les chimpanzés possèdent des fragments de culture (des techniques pour briser les noix, par exemple), aucun autre animal que l'humain ne dépend d'une culture pour sa survie. Et cette culture n'est pas le propre d'une seule personne. Elle vient du fait, explique le professeur, que «les êtres humains sont très bons dans l'imitation, qu'ils sont capables d'apprendre les uns des autres, de s'entraider et de partager leurs innovations».

Un peu comme les insectes sociaux qui appartiennent à la même colonie, les êtres humains coopèrent et sont altruistes. Mais pas avec n'importe qui. «Pour que cela fonctionne, il faut limiter la coopération à ceux qui sont susceptibles de coopérer avec nous en retour», précise le chercheur. Les abeilles et les fourmis d'une colonie, toutes sœurs et donc génétiquement identiques, se reconnaissent aux phéromones qu'elles sécrètent. Chez les êtres humains, ce sont les traits culturels qui permettent de s'identifier comme membres du même groupe.

«La culture, toute cette connaissance accumulée, c'est ce qui nous rend si formidables, si loin de nos gènes, et en même temps si dangereux.»

«Parmi ces marqueurs, la langue parlée est le premier signe d'appartenance culturelle, relève le biologiste. Mais il y a aussi les rites et toutes ces simagrées religieuses que les humains inventent, qui semblent souvent absurdes et sans objet et qui sont nos façons de dire que nous appartenons à cette culture plutôt qu'à telle autre.»

On a souvent l'impression que la culture nous a affranchis du joug biologique, observe Luc-Alain Giraldeau. Mais est-ce bien le cas? C'est le professeur de biologie évolutive Mark Pagel, dans un livre intitulé Wired for Culture: Origins of the Human Social Mind, qui a formulé l'hypothèse selon laquelle la culture est elle-même une production de l'évolution. «Les humains se regroupent spontanément autour d'une culture commune, une sorte de super-véhicule, explique Luc-Alain Giraldeau, et les membres de ce véhicule agissent pour le bien de cette culture au même titre que les fourmis légionnaires pour le bien de la colonie. C'est parce que nos gènes, grâce à ce regroupement, parviennent à faire plus de copies d'eux-mêmes que le véhicule fonctionne. Et chaque personne, comme l'est chaque cellule de notre corps, n'est qu'un des composants parmi les centaines, voire les milliers qui forment ce nouveau véhicule.»

En construisant ce véhicule, nos gènes ont cependant fait le plus grand pari qui soit, affirme le professeur. Certes, c'est son cerveau capable de générer une culture collective qui a permis à l'espèce humaine de dominer la planète. Mais c'est «ce même véhicule, écrit-il, qui nous a menés à frôler l'holocauste nucléaire et [qui] est aujourd'hui incapable de limiter les changements climatiques qu'il engendre».

Le corollaire de la coopération et de la solidarité au sein d'une même unité culturelle, c'est l'angoisse ou la colère suscitée par toute attaque à l'égard de notre culture, remarque le professeur. «Pourquoi, demande-t-il, sommes-nous davantage touchés par un drame qui survient en France plutôt qu'en Inde? Comment expliquer les sentiments d'attachement que l'on éprouve pour quelque chose d'aussi absurde qu'un drapeau?» Ces émotions, observe-t-il, ont, de tout temps, fait l'objet de manipulations par des leaders politiques et religieux, avec des conséquences parfois désastreuses. «Une fois que l'on se rend compte qu'il peut y avoir de la biologie derrière le racisme ou le fanatisme religieux, cela ne veut pas dire que l'on doive baisser les bras, dit-il. Mais cela nous indique l'ampleur de la tâche pour les contrer.»

«La culture, toute cette connaissance accumulée, c'est ce qui nous rend si formidables, si loin de nos gènes, et en même temps si dangereux», note Luc-Alain Giraldeau, qui encourage une collaboration plus ouverte entre la biologie et les sciences humaines et sociales en vue d'une meilleure compréhension de l'éthos humain.

L'évolution, rappelle-t-il, n'a pas de but et nous ne sommes pas son aboutissement. Il est bien possible que les gènes finissent par nous faire subir le même sort que 99 % des espèces qui ont peuplé la planète et qui sont aujourd'hui disparues. Mais cela ne veut pas dire que l'être humain est entièrement déterminé. Ce qui distingue l'animal humain des autres, insiste Luc-Alain Giraldeau, c'est justement sa capacité de décider de l'acceptable ou de l'inacceptable.

Source:
INTER, magazine de l'Université du Québec à Montréal, Vol. 14, no 2, automne 2016.

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