Lectures estivales

Pour profiter des beaux-week-ends qui restent, Actualités UQAM a demandé à quelques profs de partager une lecture de vacances.

23 Août 2016 à 15H53

Photo: Nathalie St-Pierre

Les vacances tirent à leur fin, mais il reste encore quelques beaux week-ends propices à paresser sur une chaise longue. Pour meubler ces moments précieux, Actualités UQAM a demandé à quelques profs (et à un doyen et une vice-rectrice) de partager avec la communauté universitaire un livre dont la lecture les a particulièrement ravis au cours de l'été. L'exercice se voulait le plus ouvert possible et toutes les lectures étaient admissibles. Cela pouvait être une nouveauté, un classique, un livre qu'ils avaient envie de relire, que ce soit pour le plaisir ou pour préparer leurs cours. La seule exigence: qu'ils aient envie que d'autres le lisent.

Voici donc, en vrac, leurs suggestions:

Lori Saint-Martin a lu Blonde, de Joyce Carol Oates

Professeure au Département d'études littéraires et traductrice de nombreux romans, récipiendaire (avec son conjoint Paul Gagné) de trois prix du Gouverneur général.

Blonde, de la grande Américaine Joyce Carol Oates, une biographie imaginée de Marilyn Monroe publiée en 2000. Un récit sans suspense dans la mesure où on sait d’emblée comment il finira, mais une lecture palpitante, sensible, brillante. Marilyn vue de l’intérieur et de l’extérieur, avec lucidité et compassion : une femme intelligente, fine, qui aspire à être une grande actrice et pas seulement une beauté blonde. On la suit et on l’aime.

Un portrait génial aussi de la société américaine: le star-system, l’ambition, la violence, le désir de se réinventer sans cesse, la misère et la richesse, le sexe et la mort. Une écriture magnifique aussi, chaque phrase est un petit événement en soi. Cette femme devrait gagner le prix Nobel.

Hugo Cyr a lu Le juste milieu, d'Annabel Lyon

Doyen de la Faculté de science politique et de droit, un professeur connu pour utiliser des œuvres littéraires et populaires dans ses cours afin d'illustrer des principes de droit.

Malgré le fait que je suis tout à fait convaincu de l'importance des récits pour nous permettre de nous imaginer dans un autre monde et ainsi élargir nos horizons du possible et de mieux nous faire comprendre l'expérience des autres, je lis peu de romans. Outre la jurisprudence (profession oblige!), je lis habituellement des essais et des monographies dans divers domaines: droit, philosophie, politique, histoire, anthropologie, sociologie, économie, etc. Toutefois, cet été, j'ai le plaisir de lire Le juste milieu d'Annabel Lyon (Alto, 2011, traduction de The Golden Mean). Dans un langage contemporain (et parfois très cru), l'auteure met en scène Aristote à Pella en 343 av. J.-C., alors que Philippe le Grand lui confie la tâche d'être le précepteur de son fils, le futur Alexandre le Grand.

Cette fiction historique nous permet de nous imaginer la chair dans laquelle était incarnée la pensée aristotélicienne, la vie quotidienne du Stagirite [NDLR: Aristote] et l'univers social dans lequel lui et son épouse vivaient.

La philosophie d'Aristote et son enseignement au jeune Alexandre sont présentés de manière simple et digestible pour celle ou celui qui les rencontre pour la première fois et le récit donne envie d'en savoir plus; le plaisir de lire ce livre excite la curiosité de l'œuvre originale d'Aristote. Et il y a peu de réflexions aussi éclairantes que l'Éthique à Nicomaque d'Aristote sur la vie bonne. Bref, une lecture estivale qui allie légèreté et plaisirs de l'esprit.

Martine Delvaux a lu Les Blancs, les Juifs et nous, de Houria Bouteldja

Professeure  au Département d'études littéraire et elle-même auteure d'essais et de romans, dont son plus récent ouvrage d'autofiction, Blanc dehors.

Je suis en train de finir le livre de Houria Bouteldja, paru en mars 2016: Les Blancs, les Juifs et nous. Vers une politique de l’amour révolutionnaire (La Fabrique). Je réfléchis à la question du privilège blanc, et en parallèle, à celle du privilège masculin. L’essai de Bouteldja est extrêmement pertinent par l’analyse critique qu’elle propose de la démocratie, de la gauche, de manière à mettre en lumière les angles morts, la complaisance, notre bonne conscience de Blancs. C’est aussi un essai absolument inspirant par le ton qu’elle utilise (elle écrit à la deuxième personne, s’adressant directement à ceux dont elle parle), la force de ses mots. Elle ne fait pas de cadeaux. Elle est sans compromis. C’est confrontant et mobilisateur!

Pierre Chastenay a lu Molosses, de Craig Johnson, et Pour la sociologie, de Bernard Lahire

Professeur au Département de didactique, astrophysicien, vulgarisateur et animateur à partir de l'automne 2016 d'un nouveau magazine scientifique à Télé-Québec, Électrons libres.

J’ai lu deux livres «non savants» cet été : Molosses, de Craig Johnson (Points, 2016), un roman policier [traduction de Junkyard Dogs, publié en 2010] qui a pour théâtre une petite ville du Wyoming au pied des Big Horns Mountains et qui met en scène le sheriff Walt Longmire et son vieil ami Henry Standing Bear, un membre de la nation Cheyenne. Il y a dans les ouvrages de Johnson énormément d’humour (j’ai ri aux larmes à plus d’une reprise), une panoplie de personnages attachants ou repoussants (il faut bien des méchants dans un roman policier, n’est-ce pas?), ce qui en fait une lecture d’été idéale pour décrocher. En plus, on ne voit pas venir le dénouement, le signe d’une histoire bien ficelée.

L’autre ouvrage est plus sérieux : il s’agit de Pour la sociologie (La Découverte, 2016), de Bernard Lahire. Dans ce court texte, Lahire s’emploie à démolir quelques idées reçues concernant la soi-disant culture de l’excuse que certains (politiques, en particulier) associent à cette science importante. C’est le genre de lecture qui ouvre les yeux sur les multiples sources des inégalités dans nos sociétés et qui montre comment la sociologie peut nous aider à y remédier. Très inspirant dans mon contexte professionnel de formation des futurs maîtres du primaire, considérant que les écoles québécoises sont aux premières lignes du combat pour une société plus juste!

Chiara Piazzesi a lu Rabbit Redux, de John Updike

Professeure au Département de sociologie, blogueuse pour le Huffington Post, spécialiste des transformations de la vie amoureuse à l'ère contemporaine, sous toutes ses facettes.

Foudroyée par le premier roman de la tétralogie de John Updike sur le personnage de Rabbit Angstrom, cet été j’ai dévoré le deuxième, Rabbit Redux. Publié en 1971, cet épisode de la saga est aussi puissant, captivant, époustouflant que le premier. Updike a patiemment ciselé le personnage de Rabbit (Harry) comme l’emblème de la classe moyenne de la province américaine – de tout ce qui n’est ni plus ni moins que «moyen», il aimait dire. Et néanmoins, à travers ses vicissitudes, Rabbit s’élève au niveau des grands anti-héros de la littérature du 20e siècle, habités par des passions ambiguës, jamais entièrement maîtres de leur destin, à la recherche d’un sens toujours indéfini, jonglant entre les conséquences de la volonté et de la négligence des autres. En arrière-fond, un détail à la fois, Updike dresse le portrait puissant d’une small town des États-Unis traversée par les conflits de classe, les ambitions économiques et sociales, les conflits raciaux et les controverses politiques des années 1950. De la très grande littérature à redécouvrir.

Denis Chouinard a lu Le pont sur la Drina, d'Ivo Andrić et The Balkans 1804-1999, de Misha Glenny

Professeur à l'École des médias, cinéaste de plus d'un film sur la dure réalité de l'immigration, lauréat de nombreux prix dans les festivals internationaux.

Ma conjointe tchèque et mes enfants étant partis à Prague pour les vacances, j'ai eu un été livresque en rénovant mon chalet des Hautes Laurentides. Sur le conseil de gens qui m'avaient dit que c'était le livre à lire pour quelqu'un qui s'intéresse à l'Europe centrale, j'avais lu Le pont sur la Drina, paru en 1945, du Serbe Ivo Andrić, prix Nobel de littérature en 1961. C'est une histoire extraordinaire dont le personnage central est un pont, celui qui relie le quartier chrétien et le quartier musulman de Višegrad, une petite ville de Bosnie. Le roman débute au 16e siècle, lors de la construction du pont, et se poursuit à travers une douzaine d'histoires jusqu'à la fin de l'empire ottoman, au début du 20e siècle. C'est un grand livre.

Cela m'a donné envie d'en apprendre davantage sur l'histoire très complexe de la Yougoslavie et j'ai donc lu The Balkans 1804-1999. Nationalism, Wars and the Great Powers (2001), un excellent livre du journaliste britannique spécialiste de la région Misha Glenny. Cette brique de 700 pages permet de comprendre la situation de l'ex-Yougoslavie et comment les différents groupes qui vivaient sur ce territoire en sont arrivés à réclamer leur indépendance. Les films que j'ai faits s'interrogent sur le vivre ensemble et s'il y a une région dans le monde qui a servi de laboratoire à cette expérience humaine, même si cela a tourné à la catastrophe, c'est bien celle-là. 

Magda Fusaro a lu Le problème avec Jane, de Catherine Cusset

Vice-rectrice aux systèmes d'information, professeure au Département de management et technologie et titulaire de la Chaire UNESCO en communication et technologies pour le développement.

Le roman s'appelle Le problème avec Jane (Gallimard, 1999), de Catherine Cusset, et c'est amusant parce que je l'ai lu alors que j'étais en congé sabbatique à Londres, en Angleterre, et que j'avais une voisine de bureau à l'université qui s'appelait Jane et qui était une jeune professeure, comme le personnage. Le livre est l'histoire de cette jeune femme qui reçoit un matin un colis dans lequel se trouve un manuscrit qui raconte sa vie. Sa vie dans tous ses détails intimes. Alors, tout au long du roman, on lit avec Jane son histoire racontée par la personne mystérieuse qui lui a envoyé ce manuscrit - c'est comme une double mise en abîme et, comme j'avais cette Jane dans le bureau à côté du mien, c'était pour moi comme une troisième mise en abîme! – et on cherche à découvrir qui peut être la personne qui la connaît si bien. C'est très prenant. En plus, le roman est campé dans une grande université de l'est des États-Unis, qui pourrait être Yale ou Harvard, et il décrit avec un humour très juste le parcours de cette jeune professeure qui tente de faire sa place. On rit beaucoup. Ce n'est pas de la grande littérature, mais c'est un bon portrait du milieu universitaire, avec ses jeux de pouvoir, ses rivalités et ses petites intrigues, y compris amoureuses et sexuelles. On ne s'ennuie pas!

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