Un pas de plus vers le libre accès

L'Europe se donne un objectif pour garantir le libre accès aux publications scientifiques financées par des fonds publics en 2020.

6 Juin 2016 à 15H31

Série L'actualité vue par nos experts
Des professeurs et chercheurs de l'UQAM se prononcent sur des enjeux de l'actualité québécoise, canadienne ou internationale.

Photo: iStock

«À partir de 2020, toutes les publications scientifiques sur les résultats de la recherche financée par des fonds publics seront en accès libre.» Voilà la disposition sur laquelle se sont entendus les ministres de l'Union européenne chargés de la recherche et de l'innovation, lors d'une réunion, le 27 mai dernier. Interrogé par la revue Science pour commenter la nouvelle, le professeur du Département de psychologie Stevan Harnad, l'un des principaux défenseurs du libre accès sur la scène internationale, a déclaré qu'il s'agissait là «d'un objectif atteignable.»

Le chercheur émet toutefois quelques réserves, qu'il a partagées avec Actualités UQAM. «Le diable est dans les détails, dit-il. Il faut préciser le type de libre accès que l'on vise et comment on propose d'atteindre cet objectif.»

Stevan Harnad
Photo: Émilie Tournevache

Les chercheurs sont financés à même les fonds publics et le fruit de leurs recherches donne lieu à des articles scientifiques qu'ils soumettent à des publications, gérées par des éditeurs. Ces derniers délèguent la plupart du temps à un directeur de publication la tâche de réunir un comité de pairs afin que ceux-ci évaluent l'article et proposent des modifications à l'auteur. «Une fois ces corrections apportées, on appelle l'article la "version finale de l'auteur", en opposition avec la "version de l'éditeur", qui sera imprimée dans la publication ou mise en ligne sur le site Web de la revue et/ou de l'éditeur», explique Stevan Harnad.

Il existe présentement deux façons de fournir le libre accès, poursuit le spécialiste. La première, le libre accès «doré» (gold open access) consiste pour l'éditeur à mettre sa propre version à la disposition des internautes, gratuitement … moyennant le paiement par les auteurs d'une somme variant de 1500 à 5000 dollars ou plus! «Ces montants sont exorbitants, s'offusque Stevan Harnad. Il a été démontré que les coûts du processus de révision par les pairs – qui ne sont pas rémunérés, on parle uniquement de coûts de coordination pour le directeur de la publication, pour faire circuler la version soumise et assurer un suivi – tournent autour de 200 dollars. C'est dérisoire et chaque auteur serait sans doute prêt à débourser un tel montant.»

«Le diable est dans les détails. Il faut préciser le type de libre accès que l'on vise et comment on propose d'atteindre cet objectif.»

Stevan Harnad

Professeur au Département de psychologie

La deuxième, le libre accès vert (green open access), consiste pour l'auteur à mettre en libre accès sa version finale, notamment dans les dépôts institutionnels. «La pierre d'achoppement de ce système est que les éditeurs imposent un embargo d'une année avant que les articles ne puissent être déposés dans les dépôts institutionnels. Or, le véritable libre accès est un accès immédiat, sans embargo, et ce, de façon gratuite et permanente.»

Le modèle de Liège

Au moins 3000 universités possèdent déjà des dépôts institutionnels, dont l'UQAM avec Archipel, mais le nombre d'articles scientifiques y demeure trop peu élevé. Certaines universités, comme celle de Liège, un modèle dans le domaine du libre accès, ont trouvé une solution pour inciter les chercheurs à déposer leurs articles. Seules les publications qui se trouvent dans leur dépôt institutionnel sont prises en compte pour les évaluations internes, expliquait l'ancien recteur Bernard Rentier à propos du succès du modèle liégeois lors de son passage à l'UQAM, en 2014, à l'occasion de l'obtention d'un doctorat honorifique. Ainsi, toute candidature pour obtenir des fonds de recherche institutionnels ou une promotion doit s'appuyer sur la liste de publications tirée du dépôt institutionnel de l'université. «Bien sûr, les chercheurs peuvent continuer à publier leurs articles dans les revues scientifiques, mais ils doivent s'assurer de le faire également dans les archives institutionnelles», avait précisé le recteur honoraire.

«On réussit à contourner le problème des embargos en mettant les articles concernés en accès restreint.  Lorsqu'un chercheur consulte les archives institutionnelles et trouve un article qui l'intéresse – les titres et les résumés ne peuvent pas faire l'objet d'un embargo –, il clique sur un bouton qui envoie un message à l'auteur. En prenant connaissance de la demande, celui-ci n'a qu'à autoriser le demandeur à recevoir une copie de l'article par courriel.» 

Le modèle adopté par l'Université de Liège représente sans doute la meilleure solution au dilemme du libre accès, souligne Stevan Harnad. «On réussit à contourner le problème des embargos en mettant les articles concernés en accès restreint, explique-t-il. Lorsqu'un chercheur consulte les archives institutionnelles et trouve un article qui l'intéresse – les titres et les résumés ne peuvent pas faire l'objet d'un embargo –, il clique sur un bouton qui envoie un message à l'auteur. En prenant connaissance de la demande, celui-ci n'a qu'à autoriser le demandeur à recevoir une copie de l'article par courriel.» Ce système se fonde sur le modèle des tirés-à-part, qui existe depuis une soixantaine d'années. «J'appelle cela le "presque libre accès", car cela donne un accès immédiat aux articles», ajoute Stevan Harnad.

Cette troisième voie pourrait régler bien des problèmes. «Les institutions n'auraient plus besoin de dépenser une fortune pour les abonnements à coûts prohibitifs des éditeurs, car les chercheurs auraient accès aux articles qui les intéressent, explique le professeur Harnad. Bien sûr, les éditeurs affirment que ce modèle va les ruiner, mais c'est un mensonge. Cela ne fera que réduire leurs profits qui sont grotesques. Ils pourront alors se concentrer sur la tâche la plus importante: organiser le système d'évaluation par les pairs.»

Et à l'UQAM ?

Le dépôt institutionnel Archipel possède déjà le système qui permettrait aux auteurs de déposer leurs articles en accès restreint, avec un bouton pour faire circuler les articles entre les chercheurs, souligne Stevan Harnad. «Il faudrait toutefois que les chercheurs aient l'obligation de déposer leurs articles.» Le recteur de l'UQAM est convaincu du bien-fondé de la démarche, ajoute-t-il. Il ne resterait donc qu'à convaincre les professeurs… ou à les y obliger. C'est ce qu'ont fait les dirigeants de l'Université de Liège et d'une cinquantaine d'universités dans le monde, dont Harvard, avec l'adoption de politiques qui rendent obligatoire le dépôt immédiat des articles dans des archives institutionnelles, tandis que la mise en accès libre est facultative. «À mon avis, cette façon de faire pourrait et devrait être universelle en 2020», conclut le défenseur du libre accès.

Les organismes subventionnaires

Les organismes subventionnaires ont aussi un rôle à jouer afin d'influencer le débat, estime Stevan Harnad. Depuis le 1er mai 2015, le Conseil de recherches en sciences naturelles et en génie du Canada (CRSNG), les Instituts de recherche en santé du Canada (IRSC) et le Conseil de recherches en sciences humaines du Canada (CRSH) ont adopté une nouvelle politique. Celle-ci stipule que tout article publié dans une revue avec comité de lecture issu de travaux de recherche financés par l'un des trois organismes subventionnaires fédéraux doit être offert gratuitement en ligne dans les 12 mois suivant sa publication. «Attendre un an, ce n'est pas véritablement du libre accès, note Stevan Harnad. Si les organismes subventionnaires obligeaient les chercheurs à déposer leurs versions finales immédiatement après la révision par les pairs et à utiliser l'accès restreint avec le bouton de partage à la demande, les choses pourraient bouger, comme c'est le cas au Royaume-Uni avec le Higher Education Funding Council for England (HEFCE), qui chapeaute tous les organismes subventionnaires.» 

Articles connexes
PARTAGER
COMMENTAIRES 3 COMMENTAIRES

Commentaires

Bonjour, Il me semble que cet article comporte deux imprécisions importantes sur les deux voies traditionnelles pour mettre une publication en accès ouvert. Sur la voie dorée, il faut rappeler que le paiement des APC par les auteurs est loin d'être systématique. Il existe des revues qui reposent sur d'autres modèles économiques que le paiement par les auteurs et/ou les lecteurs. La politique de l'UE pose d'ailleurs question sur ce point, car l'un des risques est de favoriser une inflation et une systématisation des APC. Au sujet du dépôt dans les dépôts institutionnels, l'embargo d'un an évoqué dans l'article n'est pas une règle. Les durées d'embargo varient énormément, de l'absence d'embargo à des délais de plusieurs années, selon les éditeurs.
(1) Mes observations ne concernent que les revues LA payante. Le LA non-payant n'est pas en jeu (ni évolutif). On parle des frais, pas des subventions. (2) Pareillement, c'est les revues avec embargo qui font l'obstacle, mais la solution est la directive au dépôt immédiat + le Bouton.
Données concernant les taux pour le libre accès doré: http://www.eigenfactor.org/projects/openAccess/oa.php?catid=999&pt=1