L'art de se rétablir

Une recherche veut comprendre comment l'art peut contribuer au rétablissement des personnes marginalisées.

6 Janvier 2017 à 14H09, mis à jour le 9 Janvier 2017 à 10H15

Dessin par frottis à la basilique Notre-Dame.Photo: Sophie Cabot

La professeure de l'École des arts visuels et médiatiques Mona Trudel, qui est aussi titulaire de la Chaire de recherche intersectorielle et interdisciplinaire Art, culture et mieux-être, a obtenu une subvention de plus de 200 000 dollars du Conseil de recherches en sciences humaines (CRSH) pour mener un projet de recherche interdisciplinaire afin de mieux comprendre comment l'art peut contribuer au rétablissement et à l'inclusion sociale des personnes marginalisées.

Deux autres professeures de la Faculté des arts, Sylvie Fortin, du Département de danse, et Carole Marceau, de l'École supérieure de théâtre, ainsi que le Dr Didier Jutras Aswad, spécialiste des toxicomanies au Département de psychiatrie du Centre hospitalier de l'Université de Montréal (CHUM), participent au projet. Deux autres médecins du CHUM, le Dr Oliver Farmer, du Département de psychiatrie, et le Dr Pierre Lauzon, généraliste au Service de médecine des toxicomanies, y collaborent également.

Le projet, qui implique aussi des professionnels d'équipes de soins et des artistes-intervenants, «vise à analyser le sens que prennent les activités artistiques pour les personnes qui reçoivent des soins psychiatriques ou des services en itinérance et en toxicomanie», précise Mona Trudel, une spécialiste de l'accompagnement par l'art qui a mené plusieurs projets artistiques auprès d'enfants gravement malades.

«C'est une belle occasion pour nous, chercheuses à l'UQAM, de travailler avec nos voisins du CHUM sur des problématiques comme l'itinérance, la toxicomanie et les problèmes de santé mentale», ajoute la professeure.

«De plus en plus de professionnels du milieu de la santé s'intéressent au bien-être et au rétablissement de leurs patients par l'art et sont ouverts à la perspective que cela puisse améliorer leur qualité de vie.»

Mona Trudel

Déambulatoire urbain pour sans-abris

La recherche actuelle a été précédée par un projet mené avec la clientèle de la Mission Old Brewery. En 2015, Mona Trudel avait été approchée par le Dr Pierre Lauzon, du Service de médecine des toxicomanies, dont l'équipe offrait déjà des services en santé mentale aux sans-abris qui fréquentent la mission. «Le but était de proposer à la clientèle masculine plusieurs types d'activités afin de la retenir plus longtemps», rapporte la chercheuse. En collaboration avec Sophie Cabot, une artiste diplômée du programme de maîtrise en arts visuels et médiatiques et aujourd'hui doctorante en études et pratiques des arts, la professeure avait conçu une série d'ateliers artistiques pour des hommes inscrits à des programmes de transition (réinsertion sociale).

«Ce sont des hommes pour la plupart âgés de 30 à 50 ans, précise Mona Trudel, qui n'avait jamais travaillé avec cette clientèle. C'est une population diversifiée provenant de différents milieux. On y retrouve des gens éduqués, d'autres pas du tout… On a proposé aux participants d'investir la ville autrement, dans le cadre d'un déambulatoire urbain.»

Au moyen de téléphones mobiles, les participants pouvaient prendre des photos de citoyens ou d'œuvres d'art public. «La marche dans la ville s’est avérée le principe fondateur de l’atelier, raconte la professeure. Comme ce sont des sans-abris en processus de réinsertion, ils connaissent très bien la ville même s'ils sont exclus de plusieurs endroits. Les ateliers leur ont permis d'entrer en relation avec des citoyens autrement que par la quête.»

Dans la foulée de l'annonce du démantèlement de l'Agora du square Viger, une œuvre créée par l'artiste Charles Daudelin et un lieu prisé par de nombreux sans-abris, «des participants ont organisé une marche silencieuse in situ. C'était très émouvant, se rappelle Mona Trudel. Ils ont par la suite commenté leurs actions et ce que cette marche leur avait fait ressentir.»

Le projet de déambulatoire urbain se poursuivra en 2017 avec une nouvelle cohorte. «Ces hommes possèdent un savoir et une expérience avec lesquels nous voulons travailler, souligne la professeure. Pour monter les ateliers, nous partons de ce qu'ils vivent, de ce qui les interpelle afin de donner un sens au projet créatif.»

Il ne s'agit pas d'art thérapie, mais d'accompagner la personne dans sa démarche de création, précise la professeure. «Nous ne travaillons pas avec les problèmes, mais les forces de chacun. Il peut y avoir des retombées thérapeutiques des activités, mais ce n'est pas le but recherché.»

« L'approche est d'engager les participants dans un processus créatif au cours duquel ils pourront éprouver du plaisir, développer leur autonomie (empowerment), modifier le regard qu'ils portent sur eux, et, dans le cas des personnes itinérantes, changer également le regard que les gens portent sur eux. »

Mona Trudel

De la danse et du théâtre

Dans le cadre de la recherche, d'autres activités artistiques seront organisées, dont des ateliers de création musicale à l'Accueil Bonneau, un autre refuge pour sans-abris. «Il ne s'agit pas d'y apprendre la maîtrise d'un instrument, mais d'avoir du plaisir à créer ensemble», précise Mona Trudel.

Sylvie Fortin, spécialiste en éducation somatique, proposera des activités de danse aux femmes itinérantes des pavillons Patricia MacKenzie et Lise Watier de l'organisme Old Brewery.

Un autre groupe, formé de patients (hommes et femmes) référés par les équipes de soins du Département de psychiatrie et du Service des toxicomanies du CHUM, participera à des activités théâtrales. «Pour ces patients, il est important que ces activités n'aient pas lieu à l'hôpital, endroit où ils reçoivent des soins. Les ateliers se dérouleront dans les locaux de l'École supérieure de théâtre», annonce Mona Trudel. La professeure de théâtre Carole Marceau, qui a travaillé avec différentes populations marginalisées, sera en charge du volet théâtre. Les participants feront des activités de jeu et de la création de personnages.

Des artistes-intervenants collaboreront à la création des différents projets artistiques. Sophie Cabot participera de nouveau au projet associé à la Mission Old Brewery. En collaboration avec Sylvie Fortin, Élise Hardy, diplômée du D.E.S.S. en éducation somatique, chorégraphe et interprète, sera en charge de l'animation des ateliers en éducation somatique avec la clientèle féminine de la Mission Old Brewery. Sous la supervision de la professeure Carole Marceau, Léa Traversy, étudiante à la maîtrise en enseignement des arts (art dramatique), accompagnera les participants aux ateliers de théâtre. Érik West-Millette, musicien, compositeur et réalisateur, animera les activités musicales de l’Accueil Bonneau. Adriana Oliveira, chargée de cours à l'École des arts visuels et médiatiques, agira à titre d'agente de liaison dans le cadre du projet de recherche. Sylvie Trudelle, coordonnatrice et assistante de recherche à la Chaire de recherche intersectorielle et interdisciplinaire Art, culture et mieux-être, fera aussi partie du projet.

La recherche, qui s'étalera sur trois ans, permettra de documenter les approches pédagogiques et artistiques mises en place par les chercheuses et les intervenants artistiques. Elle s'intéressera par ailleurs aux intervenants des organismes et des équipes de soins impliqués. «Nous chercherons à obtenir leurs perceptions des ateliers ainsi que leurs attentes envers le programme», dit la professeure. Au moyen de questionnaires et d'entrevues, les chercheurs sonderont également les opinions des participants sur le programme.

On espère recruter 150 participants. «Le seul critère est d'être stable. On ne travaille pas avec des gens en crise», précise Mona Trudel. Les ateliers devraient débuter en février 2017.

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