Vers une victoire douce-amère?

À deux semaines du vote, Élisabeth Vallet commente la campagne présidentielle.

20 Octobre 2016 à 16H16

Série L'actualité vue par nos experts
Des professeurs et chercheurs de l'UQAM se prononcent sur des enjeux de l'actualité québécoise, canadienne ou internationale.

La probabilité d'une victoire d'Hillary Clinton s'est accentuée au cours des dernières semaines, mais tout reste possible d'ici le 8 novembre.Photo: Ali Shaker

Le troisième face-à-face entre Hillary Clinton et Donald Trump avait lieu le 19 octobre dernier à Las Vegas. Les jeux sont-ils faits ? En tout cas, le débat n'a rien changé, affirme Élisabeth Vallet, directrice scientifique à la Chaire Raoul-Dandurand en études stratégiques et diplomatiques et chargée de cours au Département de science politique. «On savait qu'Hillary Clinton était une politicienne d'expérience et présidentiable, dit-elle. Elle a été un peu plus agressive que dans les débats précédents, ce qui indique qu'elle jouit d'une marge de confiance.»

Les études de genre montrent qu'une politicienne agressive est souvent traitée d'hystérique, indique Élisabeth Vallet. Si la candidate s'est permis d'utiliser les armes de Trump, c'est qu'elle a confiance. «Son vis-à-vis a tenté d'être moins véhément, mais cela n'a duré qu'une trentaine de minutes. Cela correspond à ce que son biographe a révélé, à savoir qu'il souffre probablement d'un déficit d'attention et qu'il a de la difficulté à contrôler ses émotions.»

Donald Trump a estomaqué tous les observateurs de ce débat lorsqu'il a refusé d'affirmer qu'il reconnaîtrait le résultat des élections au lendemain du 8 novembre. «La démocratie repose sur un État de droit, mais aussi sur une espèce de gentlemen agreement, une entente tacite selon laquelle les candidats jouent selon les règles du jeu et reconnaissent le vainqueur», explique Élisabeth Vallet. Al Gore avait concédé la victoire à George W. Bush en 2000, même si les résultats étaient discutables. Or, Trump rejette ces règles. «C'est dangereux à plus d'un titre, car cela pourrait affaiblir la légitimité de la nouvelle présidente et lui compliquer la tâche en termes de gouvernance. Cela donnerait également des munitions à des groupes d'extrême-droite comme le Parti néonazi, les Chevaliers du Ku Klux Klan ou d'autres groupes patriotiques. Mes collègues américains étaient nombreux à affirmer que les propos de Trump leur font craindre davantage les lendemains de l'élection que le résultat comme tel.»

Participation électorale

La probabilité d'une victoire d'Hillary Clinton s'est accentuée au cours des dernières semaines, mais tout reste possible d'ici le 8 novembre. Un malaise physique, un rebondissement en politique étrangère ou un acte terroriste sur le sol américain pourraient brouiller les cartes. «Ce que les sondeurs ont du mal à évaluer, c'est l'effet Brexit: les gens qui ne disent pas vraiment pour qui ils vont voter ou qui changent d'avis dans l'isoloir», souligne Élisabeth Vallet.

Le taux d'abstention sera un facteur crucial. «Plusieurs démocrates, qui n'aiment pas vraiment Hillary, pourraient être tentés de demeurer à la maison s'ils jugent qu'elle n'a pas besoin de leur vote pour l'emporter. Et il y a les milléniaux qui iront voter pour la première fois. Nous ne savons pas comment ils se comporteront… iront-ils voter? Et, si oui, pour qui?»

«Ce que les sondeurs ont du mal à évaluer, c'est l'effet Brexit: les gens qui ne disent pas vraiment pour qui ils vont voter ou qui changent d'avis dans l'isoloir.»

Élisabeth Vallet

Directrice scientifique à la Chaire Raoul-Dandurand

Habituellement, le taux de participation aux élections présidentielles oscille entre 70 et 72 %, ce qui est semblable à ce que l'on observe au Canada. Le parcours des électeurs américains est toutefois semé d'embûches, souligne la chercheuse. Contrairement à nous qui sommes inscrits automatiquement sur la liste électorale, chaque électeur a le devoir de s'inscrire lui-même sur la liste électorale et une fois dans l'isoloir, la complexité des bulletins dépassent l'entendement – les électeurs sont appelés à choisir leurs élus fédéraux et locaux, et parfois même à se prononcer sur des questions référendaires liées à des enjeux régionaux. «Une étude de 2011 montrait qu'un bulletin en Floride comportait tellement de texte que pour le lire du début à la fin, cela prenait 45 minutes! Pour voter au Nouveau-Mexique, en 2012, il fallait une vingtaine d'années d'études pour comprendre tous les enjeux présentés sur le bulletin de vote, alors que le niveau moyen de scolarisation des Américains est un secondaire 2!»

La spécialiste de la politique américaine, qui vient de faire paraître une nouvelle édition de son ouvrage Comprendre les élections américaines (Septentrion), estime qu'il est probable que les résultats de l'élection soient connus plus tôt que tard le 8 novembre prochain, surtout si Hillary Clinton l'emporte dans l'est du pays, notamment en Pennsylvanie et en Floride. «Ce sera particulièrement intéressant d'observer si des États habituellement républicains, comme la Georgie, l'Arizona et le Nevada, par exemple, basculent dans le camp démocrate. Cela signifierait que les communautés hispaniques, qui ont une forte tradition d'abstention, auront exercé leur droit de vote. Les Hispaniques et les Afro-américains du Sud, plutôt conservateurs et religieux, ont toujours eu des affinités naturelles avec le Parti républicain, mais ils pourraient bien changer de camp cette fois-ci.»

Prêts pour une femme à la présidence ?

Lors d'une table-ronde organisée par la Chaire Raoul-Dandurand, le 12 octobre dernier, deux éminentes spécialistes des femmes en politique américaine, Erika Falk et Melissa Deckman, se sont penchées sur la question de l'accession d'une femme à la présidence des États-Unis. «Il en est ressorti que les États-Unis ne sont pas prêts pour une présidente, rapporte Élisabeth Vallet. Ils ne sont pas prêts à l'accueillir à bras ouverts et à célébrer cet accomplissement marquant dans l'histoire du pays.»

Élisabeth Vallet

Le principal reproche adressé à Hillary Clinton? Son expérience ! «L'expérience n'a jamais été un fardeau dans une élection présidentielle, mais ce l'est pour Hillary Clinton. Plutôt que de prendre acte de sa feuille de route à titre de sénatrice et de secrétaire d'État, on lui reproche ses secrets et ses volte-face. Mais pour qu'une femme se rende aussi loin qu'elle en politique, il a fallu qu'elle tisse un vaste réseau d'une loyauté à toute épreuve, et oui, elle a pu changer d'opinion sur certains dossiers au fil des ans.»

Ses détracteurs aiment souligner la froideur d'Hillary Clinton, son supposé manque d'empathie avec le peuple américain. «Il n'y a rien de plus faux, rétorque Élisabeth Vallet. Elle fut l'une des rares politiciennes, par exemple, à se rendre à Ground Zero le 12 septembre 2001 pour souligner que les premiers répondants, exposés à des produits toxiques, allaient devoir bénéficier d'un suivi médical. Elle a été la cheville ouvrière de la loi qui leur assure un suivi pendant 75 ans. C'est une politicienne qui a été impliquée au niveau local.»

Pourquoi, alors, tant de mépris à son endroit ? «À mon avis, cela découle en partie du discours de la droite depuis l'époque où Newt Gingrich, président de la Chambre des représentants de 1995 à 1999, a voulu avoir la tête de Bill Clinton, estime Élisabeth Vallet. À partir de ce moment, on a attaché au nom Clinton une trame narrative méprisante et vindicative qui se perpétue encore aujourd'hui.»

Sans oublier tout le ressentiment misogyne alimenté par Donald Trump et ses plus fidèles supporteurs. «Ce qu'on craint, si Clinton est élue, c'est le backlash sur les femmes, de la même manière que l'on a observé une recrudescence des groupes haineux à caractère raciste après l'élection de Barack Obama en 2008. Malheureusement, l'extrême-droite a encore de beaux jours devant elle», souligne tristement la chercheuse.

«La victoire de Clinton sera douce-amère, conclut Élisabeth Vallet, car plusieurs Américains auront voté pour elle par dépit. S'il fallait qu'elle l'emporte avec une faible majorité contre le candidat désastreux qu'est Trump, cela affaiblirait sa légitimité. Or, elle aura besoin de toute la légitimité possible, surtout si elle se retrouve aux prises avec une Chambre des représentants à majorité républicaine.»

L'après-Trump chez les Républicains

Qu'arrivera-t-il au Parti républicain si Trump perd l'élection ? «Chaque parti est une grande coalition – on parle de tente, mais je préfère l'image d'une hydre à plusieurs têtes; on en coupe une et il en repousse toujours une nouvelle, illustre Élisabeth Vallet. Les néo-conservateurs, par exemple, avaient complètement phagocyté le Parti républicain sous Bush fils et on n'en parle plus du tout. Le parti pourrait imploser, mais je crois plutôt qu'il se réalignera. Rappelons-nous: le Parti républicain et le Parti démocrate ont réussi à survivre aux grands chambardements qu'ont été l'abolition de l'esclavage et le vote sur les droits civiques.»

Lors de la présente élection, le Sénat a de bonnes chances de retomber dans le giron du Parti démocrate. Du côté de la Chambre des représentants, il serait surprenant, mais pas impossible, que les Républicains perdent leur majorité. «Si la Chambre des représentants tombait aux mains des Démocrates, ce serait une débandade totale pour le Parti républicain et cela conduirait à un examen de conscience encore plus important.»

Événements à venir

Mardi 1er novembre, à 18h, BAnQ Vieux-Montréal
Qui gagnera le 8 novembre? Un état des lieux à une semaine du vote (anglais et français)
Table-ronde animée par Frédérick Gagnon

À une semaine du dénouement du duel Clinton / Trump, des experts américains y vont de leurs pronostics et prennent la mesure des sondages ainsi que des États et circonscriptions à surveiller le 8 novembre.

Mardi 15 novembre, à 18h, BAnQ Vieux-Montréal
Changement de garde à Washington : à quoi s'attendre au cours des quatre prochaines années?
​La table ronde réunira Frédérick Gagnon, Élisabeth Vallet, Karine Prémont, Julien Tourreille et Rafael Jacob.

Une semaine après le scrutin du 8 novembre, l’Observatoire sur les États-Unis de la Chaire Raoul-Dandurand clôt sa série d’activités en réunissant ses experts pour analyser les résultats du duel Clinton -Trump: Comment expliquer les résultats du vote ? Quel sera son impact sur la société américaine et l’avenir des partis démocrate et républicain ? Quelle sera son incidence sur les relations entre les États-Unis et le Canada/Québec ?

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