CPE et maternelle française

Une étude comparative s'intéresse aux interactions et à l'engagement des enfants de trois à cinq ans.

13 Mars 2017 à 14H03

Photo: Nathalie St-Pierre

La professeure Nathalie Bigras, du Département de didactique, se rendra à Grenoble au cours des deux prochaines semaines afin de finaliser les ententes relatives à une collaboration de recherche France-Québec dans le domaine des services de garde. «Nous souhaitons comparer l'influence de la fréquentation des services de garde éducatifs québécois et français sur les interactions et l'engagement des enfants de trois à cinq ans», explique la chercheuse, qui a obtenu une subvention de 264 000 dollars du CRSH pour mener cette étude, qui s'échelonnera jusqu'en 2021.

Les contextes éducatifs québécois et français sont très différents, explique Nathalie Bigras, qui est également directrice scientifique de l'équipe de recherche Qualité des contextes éducatifs de la petite enfance. En France, l'approche est centrée sur l'instruction directe et les études rapportent des effets positifs sur le développement cognitif et langagier des enfants. Au Québec, le programme éducatif des CPE mise sur une approche par le jeu qui favoriserait davantage le développement socio-émotionnel des enfants. «Notre hypothèse est que le contexte culturel, sociopolitique et socioéducatif influence les interactions et l'engagement des enfants, précise la professeure. Cette comparaison permettra de préciser les effets spécifiques et différenciés de chaque modèle.»

Toute l'équipe de recherche Qualité des contextes éducatifs de la petite enfance, composée de 13 chercheurs issus de 4 universités, est sollicitée pour cette étude, à laquelle collaborent également Marie-Claude Guay, professeure au Département de psychologie, et Thérèse Bénard, de l'Université de Sherbrooke.

Échantillons québécois et français

En France, les enfants de trois ans sont en maternelle dite «très petite section», ceux de quatre ans en «moyenne section» et ceux de cinq ans en «grande section». L'équipe de Nathalie Bigras compte les observer à trois et à cinq ans. «Au Québec, nos observations porteront uniquement sur des enfants qui fréquentent un CPE à trois et à cinq ans, tout juste avant d'entrer à la maternelle», précise-t-elle.

L'échantillon total devrait atteindre 200 enfants fréquentant un CPE montréalais et 200 enfants fréquentant la maternelle à Grenoble. La moitié de l'échantillon québécois a été sélectionnée dans des CPE situés à Montréal dans des quartiers identifiés comme étant défavorisés. «Nos collaborateurs français cibleront également des enfants issus de familles en situation de vulnérabilité», souligne Nathalie Bigras.

La collecte de données est déjà amorcée dans quelques CPE montréalais. «Nous observons les interactions entre les éducatrices/enseignantes et les enfants, et l'engagement des enfants dans leur milieu, précise-t-elle. Cette dernière mesure concerne moins l'enfant lui-même que les caractéristiques du contexte éducatif qui lui permettent de s'engager dans ses relations.»

Deux outils de mesure

Deux outils de mesure ont été choisis. Le Classroom Assessment Scoring System (CLASS), un outil d'observation standardisé utilisé partout dans le monde, mesure la qualité des interactions de l'adulte avec le groupe d'enfants dans trois grands domaines: le soutien émotionnel, l'organisation de la classe et le soutien à l'apprentissage. «Cela permet d'observer comment l'adulte facilite ou favorise la qualité des interactions, non pas sur une base individuelle avec un enfant en particulier, mais bien dans l'ensemble du groupe, explique Nathalie Bigras. C'est mon collègue Gilles Cantin qui a adapté cet instrument au contexte francophone.»

Nathalie BigrasPhoto: Émilie Tournevache

L'engagement de l'enfant sera mesuré à partir d'une autre grille d'observation prenant en compte l'interaction de l'enfant avec l'adulte, les interactions avec ses pairs et l'orientation vers la tâche, cette dernière permettant d'évaluer l'autonomie et l'autocontrôle de l'enfant, entre autres.

«Nous observerons chaque enfant pendant 4 cycles de 15 minutes, et les éducatrices et les enseignantes pendant 4 cycles de 30 minutes, précise la professeure. Deux assistantes de recherche se rendent sur le terrain et observent en parallèle cinq enfants à des moments différents dans la matinée. Le lendemain ou le surlendemain, nous observons les interactions de l'éducatrice ou de l'enseignante avec le groupe.»

L'ensemble du processus est réalisé avec les enfants de trois ans cette année au Québec et l'an prochain en France, puis il sera répété lorsqu'ils auront cinq ans.

Il s'agit, à la connaissance de Nathalie Bigras, de la première étude comparant les contextes éducatifs des systèmes québécois et français. «Notre étude n'est pas représentative – nous n'avons pas un nombre suffisant de sujets – mais elle permettra tout de même de comprendre le rôle de la qualité des interactions sur l'engagement de l'enfant. Et puisque nous effectuons une étude longitudinale, nous pourrons mesurer les effets cumulés dans le temps.»

Hausser la qualité des CPE

La Commission sur l'éducation à la petite enfance, une initiative de de l'Association québécoise des centres de la petite enfance (AQCPE) chapeautée par l'Institut du Nouveau Monde, a déposé en février dernier son rapport auprès du ministère de la Famille et de l'Éducation. «Nous avons déposé un mémoire à la Commission et nous sommes abondamment cités dans le rapport final», souligne Nathalie Bigras.

Les 5 constats qui englobent
les recommandations de la Commission

1. Le gouvernement doit exprimer clairement que les services de garde à l'enfance sont avant tout des services éducatifs.

2. Les services éducatifs à la petite enfance (de 0 à 4 ans) doivent être gratuits, au même titre que l'école.

3. Il est essentiel de rehausser la qualité des services éducatifs à la petite enfance.

4. Il est primordial que les services éducatifs à la petite enfance rejoignent et incluent les enfants issus de milieux défavorisés et les enfants en situation de vulnérabilité.

5. Il faut consolider la cohésion et la complémentarité entre tous les acteurs impliqués en petite enfance.

«Les médias ont fait leurs choux gras de la recommandation sur la gratuité, qui a rapidement été rejetée par le gouvernement, mais ont très peu abordé les autres recommandations, notamment en ce qui concerne la qualité des services de garde, et pourtant ce sont les plus importantes, déplore Nathalie Bigras. Ces recommandations ne sont pas toutes réalisables à court terme, mais elles sont à tout le moins envisageables, et pertinentes, à moyen et à long terme.»

Le principal défi est de permettre aux familles qui vivent des situations précaires d'accéder aux CPE et de les sensibiliser aux bienfaits de ceux-ci pour leurs enfants, rappelle la chercheuse. Et la gratuité fait partie de la solution. «Nous adhérons à ce principe, car les pays qui ont fait ce choix sont reconnus pour offrir des services de garde d'un niveau de qualité très élevé et pour en faire bénéficier toutes les tranches de la population», souligne-t-elle.  

L'AQCPE a annoncé un Sommet sur l'éducation à la petite enfance, les 4 et 5 mai prochains, au Palais des congrès de Montréal. La nouvelle politique éducative gouvernementale est attendue pour la fin du printemps.

«Le gouvernement actuel ne s'est pas montré très sensible à la cause des CPE au cours des dernières années et rien n'indique qu'il souhaite réinvestir dans le réseau, observe Nathalie Bigras. Voilà pourquoi je crois que l'éducation à la petite enfance sera l'un des enjeux majeurs de la prochaine campagne électorale.»

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