L'État environnemental

Maya Jegen propose l'analyse de cycle de vie comme outil pour modeler les politiques de développement.

24 Mars 2017 à 15H58

Photo: iStock

«Il est impératif de diminuer l'impact des activités humaines sur l'environnement pour le bénéfice des générations futures et, pourtant, nos sociétés peinent à mettre en œuvre des politiques de développement durable efficaces», constate la professeure du Département de science politique Maya Jegen. Ce ne sont pourtant pas les moyens administratifs et législatifs qui font défaut. «Depuis un demi-siècle, la plupart des États industrialisés se sont dotés de politiques environnementales, mais cela ne s'est pas traduit, ou si peu, en actions publiques soutenant le développement durable à long terme. Pourquoi?», s'interroge la chercheuse, qui a obtenu près de 150 000 dollars du CRSH afin d'amorcer une étude intitulée «L'État environnemental et l'analyse de cycle de vie».

Dans l'histoire des sociétés, l'État a d'abord des fonctions régaliennes, rappelle Maya Jegen: c'est lui qui assure l'ordre public et la sécurité. Il veille à la défense du territoire et à la mise en œuvre de la diplomatie, il s'occupe des forces policières et du système de justice, il émet la monnaie, prélève l'impôt et est maître des finances publiques.

Maya JegenPhoto: Émilie Tournevache

À la fin du 19e siècle, on a vu apparaître l'État-providence: certains États adoptent alors des mesures sociales bénéficiant à leurs citoyens. Ce modèle ne s'est pas développé de la même manière partout. «Les pays scandinaves, par exemple, ont développé un État-providence social-démocrate où il y a redistribution massive des impôts, tandis que des pays comme l'Allemagne, où la culture caritative héritée du modèle catholique est très forte, sont plutôt conservateurs. Le Canada est un État-providence libéral, qui ne laisse pas les gens dans la misère, mais qui ne relève pas non plus du modèle scandinave. Le Québec s'est concocté un modèle comportant certains éléments du modèle libéral et d'autres du modèle social-démocrate.»

Préoccupations environnementales

On assiste depuis les années 1960 à l'émergence de l'État environnemental, note Maya Jegen, c'est-à-dire à des gouvernements se préoccupant de plus en plus des questions liées au développement durable. «On a réalisé que l'industrialisation créait de la richesse, certes, mais causait aussi la pollution de l'air et de l'eau. Des mobilisations ont mené à la création des premiers ministères de l'environnement et des premières législations en la matière», raconte la professeure, qui est également vice-doyenne à la recherche de la Faculté de science politique et de droit.

Dans le cadre de sa recherche, Maya Jegen tentera de mieux cerner l'action environnementale de l'État par le biais de l'analyse de cycle de vie (ACV), un instrument utilisé par les scientifiques et jugé efficace du point de vue du développement durable. «Le "cycle de vie" est un concept qui englobe les effets environnementaux, économiques et sociaux des produits, des procédés ou des services, de leur création jusqu'à la fin de leur vie utile, explique la chercheuse. L'ACV permet de prendre des décisions économiques en tenant compte des impacts environnementaux et sociaux.»

«Le "cycle de vie" est un concept qui englobe les effets environnementaux, économiques et sociaux des produits, des procédés ou des services, de leur création jusqu'à la fin de leur vie utile.»

Maya Jegen

Professeure au Département de science politique

L'intérêt des consommateurs à l'égard des procédés de fabrication et des impacts environnementaux de certains biens ou services, jumelé à une meilleure disponibilité des données et au développement des logiciels de modélisation, a permis à l'ACV de gagner en crédibilité au cours des années 1990. «L'ACV fait désormais partie de la trousse d'outils du développement durable dans le secteur privé, notamment chez Alcoa, Rio Tinto, Rona et Deloitte, où elle aide à identifier des stratégies qui évitent de déplacer les impacts environnementaux d'une étape du cycle de vie à une autre puisque l'ensemble de la chaîne de production et de consommation est pris en considération», précise la professeure. Cela permet aux entreprises non seulement de réduire leurs coûts, mais aussi de se déclarer écoresponsables. «L'ACV devient parfois un outil marketing», reconnaît-elle.

Pourtant, seulement quelques pays – et encore, pour quelques projets uniquement – ont adopté l'ACV pour modeler leurs politiques publiques. «La Californie, par exemple, a introduit une norme demandant aux fournisseurs de carburants fossiles de traquer et de réduire l'intensité des émissions de CO2 reliées à leurs produits à travers tout le cycle de vie. La France a lancé un projet pilote de déclarations environnementales: 170 entreprises affichent l'empreinte carbone de leurs produits.»

Au Québec et ailleurs

Certaines juridictions ont aussi introduit l'ACV comme principe – c'est le cas de la Loi sur le développement durable au Québec – mais ne l'ont pas réellement enchâssée dans un programme ou ne s'en servent pas comme outil de façon systématique. «L'objectif de ma recherche est d'identifier plus précisément les conditions politiques et institutionnelles favorables ou défavorables à l'intégration de l'ACV dans le répertoire d'action publique au sein des économies avancées.»

«L'objectif de ma recherche est d'identifier plus précisément les conditions politiques et institutionnelles favorables ou défavorables à l'intégration de l'analyse de cycle de vie dans le répertoire d'action publique au sein des économies avancées.»

Dans la première partie de son projet, Maya Jegen tentera d'élaborer une base de données identifiant toutes les mesures (programmes, outils, législations) s'appuyant sur l'ACV au sein de 17 États membre de l'OCDE. Pour ce faire, elle travaillera de concert avec les experts de l'ACV regroupés à Polytechnique Montréal au sein du Centre international de référence sur le cycle de vie des produits, procédés et services, parmi lesquels on retrouve les professeurs Cécile Bulle et Nicolas Merveille, du Département de stratégie, responsabilité sociale et environnementale de l'ESG UQAM. «Je tenterai de comprendre dans un deuxième temps pourquoi certains États utilisent l'ACV et d'autres non», précise-t-elle.

L'analyse de cycle de vie est un outil complexe, scientifique, qui s'appuie sur une foule de données. «Quand on demande à des experts de l'ACV de se prononcer sur certaines actions à poser ou sur la pertinence de favoriser certains produits plutôt que d'autres, leur réponse est souvent: "Ça dépend", note en riant Maya Jegen. C'est parce que le contexte est crucial pour bien analyser une situation. Or, pour les décideurs publics, cette retenue scientifique constitue peut-être un frein à l'utilisation de l'ACV. Ce sera sans doute l'une des pistes à explorer…»

La transition énergétique

Maya Jegen travaille depuis longtemps sur les questions de politiques énergétiques et elle s'intéresse particulièrement à la transition énergétique. «Il faut trouver des façons pour que notre société ne soit plus dépendante des énergies fossiles. Cela passe par l'efficacité énergétique, c'est-à-dire la réduction de notre consommation actuelle, mais aussi par la recherche d'autres types d'énergies renouvelables.» Dans une vidéo réalisée pour le bénéfice de la Faculté de science politique et de droit, la chercheuse explique de quelle façon la science politique appréhende cet enjeu en s'intéressant aux acteurs impliqués dans la mise en place des processus et des réglementations touchant les politiques énergétiques.

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