Entre réalité et fiction

Les écrivains s'inspirent de plus en plus de personnages réels.

2 Mai 2017 à 16H30

Le récit de Bernard Courteau a été perçu par les spécialistes comme une atteinte à la mémoire du poète.

Série Acfas 2017
Plusieurs scientifiques de l'UQAM organisent des colloques dans le cadre du congrès qui a lieu à l'Université McGill du 8 au 12 mai.

Depuis les années1980, la littérature accorde une place grandissante aux personnes réelles, vivantes ou décédées, connues ou inconnues, mises en scène dans des contextes plus ou moins fictifs. «Dans une culture de l'étalage de soi, où prolifèrent les textes biographiques et autobiographiques, la littérature prend acte de cette curiosité pour les vies tant exceptionnelles que banales», souligne le professeur du Département d'études littéraires Robert Dion, coresponsable du colloque Écrire l'autre: enjeux éthiques des écritures de la personne réelle (8 et 9 mai).

Ce phénomène reflète aussi l'influence de la micro-histoire, qui s'intéresse aux gens humbles et aux vies anonymes. «On note, enfin, une fascination pour les faits divers et la figure du criminel, observe Robert Dion. Dans le roman L'adversaire d'Emmanuel Carrère, paru en 2000, l'auteur aborde l'histoire vraie de Jean-Claude Romand qui, en 1993, avait tué sa femme, ses enfants et ses parents avant que ceux-ci ne découvrent que sa vie était fondée sur un mensonge.»

Qu'est-ce qui incite un écrivain à mettre en scène des figures tirées de la réalité ? «Le souci de redonner vie à des personnes oubliées ou de les réhabiliter, d'accorder une légitimité à des figures anonymes, répond le professeur. L'écriture des femmes, par exemple, cherche à redonner leur voix à des auteures négligées par les travaux historiques ou biographiques.»

Ce type de littérature soulève des questions éthiques. Quel rapport l’écri­vain doit-il entretenir avec la «vérité» d’un individu ? Peut-il faire fiction de tout et de tous ? «Ces dernières années, des auteurs ont été poursuivis pour diffamation ou pour atteinte à la vie privée», rappelle Robert Dion. C'est le cas de Philippe Besson, dont le roman L'enfant d'octobre (Grasset, 2006) s'inspire du meurtre du jeune Grégory Villemin en 1984. Le livre a été attaqué en justice par les parents, qui s'estimaient victimes d'un exercice littéraire, et l'auteur condamné à payer de lourdes amendes. «Cela pose la question de la responsabilité et de l'imputabilité de l'écrivain», observe le professeur.

Le récit de Bernard Courteau, «Nelligan n'était pas fou», qui a suscité la controverse, fera l'objet d'une communication au colloque. Affirmant que le poète se serait volontairement laissé interner, cet ouvrage a été perçu par les spécialistes comme une atteinte à la mémoire de Nelligan.

«Dans cet intérêt pour les personnes réelles, on sent une volonté de rebrancher la littérature sur la société et de la confronter à d'autres discours, historique et journalistique notamment», conclut Robert Dion.

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