Presse écrite en danger

Des professeurs se joignent à de nombreuses personnalités pour réclamer un soutien d'Ottawa.

28 Novembre 2017 à 13H52

Série L'actualité vue par nos experts
Des professeurs et chercheurs de l'UQAM se prononcent sur des enjeux de l'actualité québécoise, canadienne ou internationale.

Les médias écrits sont le fer de lance de l'information et des éveilleurs de conscience.Photo: Istock

«La presse écrite vit actuellement la pire crise de son histoire. L'enjeu est simple: si rien n'est fait, de nombreux journaux, imprimés ou numériques, pourraient cesser leurs activités dans un avenir rapproché». Ce constat est extrait d'une lettre ouverte, Presse écrite en péril: le gouvernement Trudeau doit agir, signée par plusieurs dizaines d'organisations et de personnalités publiques et publiée récemment dans différents  journaux. Pilotée par la Fédération nationale des communications de la CSN, l'initiative se veut un appel urgent à Ottawa pour qu'il soutienne la presse écrite, dont la survie est menacée par les activités des géants du Web, tels que Google et Facebook.

Plusieurs Uqamiens figurent parmi les signataires de la lettre: les professeurs Guillaume Lavallée, Jean-Hugues Roy, Judith Dubois, Serge Proulx et Antoine Char, de l'École des médias, Christian Agbobli, du Département de communication sociale et publique, et Samuel Archibald, du Département d'études littéraires, ainsi que les chargés de cours Richard Bousquet et Nadia Seraiocco, également de l'École des médias.

Érosion des revenus

Les contenus des médias écrits sont largement partagés sur les plateformes numériques des multinationales du divertissement, lesquelles les utilisent gratuitement tout en vampirisant leurs revenus publicitaires. «Ces dernières années, la publicité numérique au Canada a connu une croissance exponentielle, rappelle Guillaume Lavallée, professeur en journalisme à l'École des médias. En 2005, les annonceurs canadiens ont dépensé 562 millions de dollars en ligne, contre 2,7 milliards dans les journaux. Dix ans plus tard, les montants alloués à la publicité numérique avaient décuplé, atteignant 5,6 milliards de dollars. On trouve même de la publicité du gouvernement fédéral sur les plateformes Facebook et Google. Auparavant, Ottawa et Québec menaient leurs campagnes publicitaires dans les pages des journaux, permettant ainsi de générer des revenus. C'est de moins en moins le cas aujourd'hui.»

Le modèle économique actuel favorise les entreprises numériques du divertissement, poursuit Guillaume Lavallée. «Basées à l'étranger, notamment aux États-Unis, elles concurrencent les médias d'ici sans produire de contenus journalistiques originaux et sans payer d'impôts. Plusieurs journaux au Québec et au Canada ont réussi leur transition numérique, mais il demeure difficile pour eux de faire des profits sur cette seule base parce qu'ils sont concurrencés par des joueurs plus gros qu'eux.»

Un autre problème, dont on parle peu, a trait aux petites annonces ou annonces dites classées. «En 2005, les revenus provenant de ces annonces dans la presse écrite avaient atteint un pic historique de 875 millions de dollars, observe Guillaume Lavallée. Aujourd'hui, ils avoisinent les 100 millions de dollars.»

La crise de la presse écrite s'est traduite par la perte de milliers d'emplois au Canada. Au Québec, 43 % des emplois dans le secteur ont disparu entre 2009 et 2015. «Ces pertes sont en partie structurelles, dit le professeur. L'essor du numérique a, par exemple, entraîné l'abolition de postes reliés aux tâches d'impression. Mais beaucoup de journaux ont fermé leurs portes et, dans ceux qui restent, de nombreux départs à la retraite ne sont pas comblés. Résultat: les journaux essaient de produire plus d'information en moins de temps et avec moins de ressources.»

Pour une aide immédiate

Les signataires de la lettre réclament du gouvernement fédéral des mesures urgentes afin d'assurer l'avenir d'une presse écrite de qualité, «l'un des seuls secteurs culturels à n'avoir jamais été subventionné par des fonds publics». Selon Guillaume Lavallée, différents scénarios peuvent être envisagés, tels que les crédits d'impôt sur la masse salariale, comme cela se fait déjà, depuis de nombreuses années, pour attirer les entreprises de l’intelligence artificielle et des hautes technologies, ou encore des fonds de soutien dédiés à des activités spécifiques.

Le professeur ne croit pas qu'une aide financière gouvernementale entrave l'indépendance des journaux, qu’ils soient indépendants ou liés à de grandes entreprises. «On ne verra pas de censeurs dans les salles de rédaction, dit-il. Ce dont on a besoin, c'est d'une bouffée d'oxygène, car un point de non-retour a été atteint.»

Partout au Canada, les médias écrits sont le fer de lance de l’information et des éveilleurs de conscience. «Ils alimentent les bulletins de nouvelles, les émissions de télé et de radio et suscitent de nombreux débats, que ce soit à l’Assemblée nationale ou dans l’ensemble de la société», peut-on lire dans la lettre ouverte.

Pour contrer les fausses nouvelles et la propagande, la collecte rigoureuse d’informations demeure le meilleur rempart, croit le professeur. «Pour survivre et se démarquer en cette ère d'instantanéité, la presse écrite doit produire du contenu original, voire exclusif. Mais pour cela, il faut investir dans des reportages fouillés et dans des enquêtes sur des sujets d'intérêt public. Nous avons collectivement besoin d'une presse libre et forte, une condition essentielle à la vie démocratique.»

Parmi les signataires de la lettre ouverte, on compte notamment des organisations syndicales et du milieu des affaires, dont le Conseil du patronat du Québec, et des personnalités aussi diverses que l'entrepreneur Alexandre Taillefer, futur docteur honorifique de l'UQAM, l'ex-directeur du Devoir Bernard Descoteaux, la productrice et animatrice Marie-France Bazzo (M.A. sociologie, 1987), l'écrivaine, chroniqueuse et scénariste Geneviève Pettersen (B.A. sciences des religions, 2005), le président d'Urbania Philippe Lamarre (B.A design graphique, 2000) et le comédien Marc Labrèche. 

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