L'art dans la cité

Les œuvres d'art public ne font pas qu'embellir le paysage: elles suscitent la rencontre entre l'art et le citadin.

13 Avril 2017 à 10H36

Où boivent les loups? de Stephen Schofield, dans le Quartier des spectacles.
Photo :Denis Bernier

À une autre époque, les monuments servaient surtout à commémorer des héros nationaux, à inscrire dans l'espace la présence de groupes politiques ou à raconter leur version de l'histoire. On pense à l'imposant monument dédié à Sir George-Étienne Cartier, qui domine l'avenue du Parc, ou à celui du sculpteur Alfred Laliberté, consacré aux Patriotes, qui s'élève devant l'ancienne prison du Pied-du-Courant, où les rebelles sont morts sur l'échafaud. Si ces œuvres, témoins de notre histoire, continuent d'habiter parcs, places et autres lieux de la ville, l'art public a évolué vers de nouvelles formes.

«Quand je suis arrivée à la Ville, la tradition voulait encore qu'on érige des statues à la mémoire de nos héros nationaux », se rappelle Francyne Lord (B.Sp. histoire de l'art, 76). Première directrice du Bureau d'art public de Montréal, créé par le maire Jean Doré en 1989, cette dernière y passera 25 ans avant de prendre sa retraite, au printemps dernier. «Depuis, dit-elle, on a développé une façon d'évoquer les personnages et les événements marquants de notre histoire qui reflète davantage les pratiques artistiques actuelles.»

Commémorer autrement

L'arc, un monument en hommage à Salvador Allende réalisé par Michel de Broin (M.A. arts plastiques, 97), a été inauguré sur l'île Notre-Dame en 2009. Commandée à l'occasion du 100e anniversaire de naissance du président chilien assassiné par les militaires, cette sculpture représente un arbre formant un arc, sa cime plongeant dans le sol. Elle n'a rien du portrait d'un héros. Mais l'arche de béton, qui symbolise l'importance de l'héritage d'Allende, s'intègre parfaitement dans le paysage du parc Jean-Drapeau, en plus de marquer la présence de la communauté chilienne à Montréal.

Francyne Lord donne aussi en exemple Nef pour quatorze reines, le monument à la mémoire des victimes de Polytechnique signé Rose-Marie Goulet (B.A. arts plastiques, 79). Incitant au recueillement, le lieu, situé tout près du campus de l'Université de Montréal, sur la Place du 6 décembre 1989, est constitué de 14 tertres surmontés d'une bande de granite dans laquelle est inscrit le nom de chacune des disparues. «Quand on marche à travers le site, on voit apparaître le nom des jeunes filles dans le vide des lettres, décrit l'historienne de l'art. Une façon subtile de souligner leur perte.»

Dans les années 2000, Amnistie Internationale a approché la Ville pour commémorer le 40e anniversaire de la chanson Give Peace a Chance, enregistrée par John Lennon lors de son bed-in avec Yoko Ono à l’hôtel Reine Élizabeth, en 1969. Un concours a été lancé. «L'œuvre choisie évoque la diversité des communautés culturelles qui se côtoient et vivent en paix à Montréal, même si, dans certains cas, elles se font la guerre dans leur pays d'origine», explique Francyne Lord. Composée de dalles de calcaire portant l'inscription Give Peace a Chance déclinée en 40 langues, l'œuvre de Linda Covit et Marie-Claude Séguin est installée sur le flanc du mont Royal depuis 2009. Elle fait écho à d'autres monuments pour la paix appartenant à Montréal, dont la cloche de bronze offerte par la Ville d'Hiroshima, qui se trouve au Jardin botanique (il en existe seulement six dans le monde), et La réparation, un monument de Francine Larivée (B.Sp. histoire de l'art, 77) qui commémore la mémoire des victimes de génocides dans le parc Marcelin-Wilson du quartier Ahuntsic.

L'art et le passant

Si la commémoration demeure un motif important de commande d'art public, elle n'est pas le seul. «L'art public est essentiel pour une ville parce qu'il permet d'exposer les gens à l'art», observe la professeure du Département d'histoire de l'art Annie Gérin. «Ce n'est pas tout le monde qui entre dans les musées et il y a, dans l'art public, cette possibilité de rencontre entre l'art et le passant. L'art urbain hausse le niveau de culture de la population.»

« L'art public est essentiel pour une ville parce qu'il permet d'exposer les gens à l'art. (...) L'art urbain hausse le niveau de culture de la population.  »

Annie Gérin,

professeure au Département d'histoire de l'art

On a démontré dans des quartiers un peu glauques que l'art public pouvait jouer un rôle significatif, assure l'historienne de l'art, qui a codirigé l'ouvrage Public Art in Canada: Critical Perspectives (University of Toronto Press). «Par exemple, des gens vont recommencer à fréquenter un parc où a eu lieu une intervention en art public.»

Miser sur l'art public, c'est investir dans la qualité de vie de la population, confirme Francyne Lord. «À cet égard, l'arrondissement Rosemont–La-Petite-Patrie, qui a décidé de consacrer 100 000 dollars par année à l'art public, est exemplaire.»

Soutenir les créateurs locaux

Les commandes publiques sont aussi une source de revenus pour les artistes. «Ce n'est pas la manne que l'on pense, mais cela permet de travailler pendant un certain temps», dit Michel Goulet (B.Sp. arts plastiques, 75), figure marquante de la sculpture contemporaine au Québec et professeur à l'École des arts visuels et médiatiques jusqu'à sa retraite de l'enseignement, en 2004. L'art urbain amène aussi les artistes à entrer en contact avec le public. «Cela nous sort de notre bulle», ajoute le sculpteur, qui se dit impressionné par les créateurs de la jeune génération, les David Altmejd (B.A. arts visuels, 98) ou Michel de Broin. «Ils ont beaucoup d'ambition et il en faut pour imposer son œuvre sur la place publique.»

«Montréal a un très bon programme d'art public», soutient Louise Déry, directrice de la Galerie de l'UQAM, soulignant que la Ville ne craint pas de faire appel à des artistes de la relève. En soutenant les créateurs locaux, l'art public contribue aussi au dynamisme culturel des villes. «La plupart des grandes villes du monde misent sur l'art public», ajoute la directrice de la Galerie, qui donne l'exemple de la ville de Londres, où l'un des socles de Trafalgar Square, place emblématique de la ville, reçoit une œuvre d'art différente chaque année.

« La plupart des grandes villes du monde misent sur l'art public.»

Louise DéRY,

directrice de la Galerie de l'UQAM

«Des endroits comme Chicago ou New York, qui ont beaucoup investi dans l'art public, en font un outil d'attraction pour générer du tourisme», renchérit Annie Gérin. Avec le site Parcours, qui propose de nombreux circuits thématiques ou historiques de ses œuvres d'art public, Montréal a emboîté le pas. Une dizaine d'œuvres appartenant à la collection de l'UQAM, dont Mosaïque fluide d'Alain Paiement (M.A. arts plastiques, 88), professeur au Département des arts visuels et médiatiques, la verrière Spektroskop de la chargée de cours Lisette Lemieux (M.A. arts plastiques, 80) et la fresque sculptée Montagne de Françoise Sullivan, font partie de ces itinéraires qui regrouperont à terme plus de 1000 œuvres disséminées aux quatre coins de la ville. «Ces parcours intéressent aussi les Montréalais, dit Annie Gérin, et pas seulement les touristes étrangers.»

Dialogue avec l'espace

Après la période «monumentale», puis celle du plop art – un terme (légèrement ironique…) désignant le fait de placer des sculptures contemporaines grand format devant des édifices gouvernementaux ou corporatifs, sans égard pour leur environnement –, «l'art public se veut aujourd'hui en dialogue avec son environnement physique, culturel, social», dit la professeure.

Où boivent les loups?, l'œuvre du professeur de l'École des arts visuels et médiatiques Stephen Schofield installée l'année dernière dans le Quartier des spectacles, est représentative de cette tendance. Déployé en cinq stations le long de la rue Jeanne-Mance, entre Sainte-Catherine et René-Lévesque, le projet est en résonance avec les arts de la scène, qui sont la marque du quartier.

Les chaises que Michel Goulet a installées sur les places de Montréal (et maintenant dans le jardin du Palais-Royal, à Paris) constituent un autre exemple de cette volonté d'occuper l'espace pour mieux le faire découvrir. Les chaises des Leçons singulières, sur la place Roy et au parc La Fontaine, «sont étalées dans l'espace et en dialogue les unes avec les autres», observe Annie Gérin. «Michel Goulet disait qu'il voulait que les gens rencontrent l'art dans leur quotidien, rapporte Francyne Lord, et qu'il avait intégré les chaises dans l'espace de telle façon que si on les enlevait, il manquerait quelque chose.»

À l'époque de leur installation, les chaises avaient suscité un mini-scandale à Montréal, où l'on s'interrogeait sur la valeur artistique d'objets du quotidien ainsi hissés au rang d'œuvres d'art. Michel Goulet n'a pas oublié. «Ce n'est pas vrai, dit-il, que les artistes ne se préoccupent pas de la façon dont leurs œuvres sont reçues.» Mais s'il a souffert de l'opprobre dont il a été victime, il se souvient aussi qu'une de ses pires détractrices a fini par succomber au charme tranquille de ses chaises. «Quand on a remis les chaises sur la place Roy après les avoir enlevées pour faire des travaux, elle s'est aperçue que, finalement, elle s'identifiait à l'œuvre. Elle a même commencé à l'expliquer aux passants. Ma plus grande ennemie était devenue mon amie!», raconte-t-il en riant.

Dans ces œuvres qui dialoguent avec l'espace, le paysage lui-même sert de matériau, comme dans Regard sur le fleuve de Lisette Lemieux. L'immense panneau obstrue la vue du lac Saint-Louis tout en le laissant voir dans la trouée des lettres du mot fleuve. Créée à l'occasion du 350e anniversaire de Montréal, en 1992, cette œuvre avait d'abord été exposée sur la promenade du Vieux-Port.

 

« L'art public ne consiste plus seulement à poser une sculpture dans un parc ou sur une place. Parfois, l'artiste est appelé à intervenir en amont, dans la création même de l'aménagement.»

Francyne Lord,

première directrice du Bureau d'art public de Montréal

«L'art public ne consiste plus seulement à poser une sculpture dans un parc ou sur une place, dit Francyne Lord. Parfois, l'artiste est appelé à intervenir en amont, dans la création même de l'aménagement.» Pour elle, le plus bel exemple de cette démarche est le travail mené par l'artiste et chargée de cours Raphaëlle de Groot (M.A. arts visuels et médiatiques, 07) en collaboration avec l'architecte Gavin Affleck et l'architecte du paysage Robert Desjardins pour le réaménagement du square des Frères-Charron, dans la Cité du Multimédia. Cette collaboration visait à inclure le point de vue de l'artiste dans le processus de conception du square et non nécessairement à y installer une œuvre. Par une découpe circulaire réalisée à même le pavé, l'aménagement exprime le contraste entre la ville actuelle et la prairie d'origine où les frères Charron avaient installé leur moulin à vent, dont les vestiges sont signalés par un marquage en granit.

D'une autre façon, la grande roue du collectif d'artistes BGL qui se dresse maintenant à l'entrée de Montréal-Nord a, elle aussi, été pensée pour s'insérer dans le paysage. Bleu de bleu, le corridor artistique imaginé par Alain Paiement pour relier l'aéroport Pierre-Elliott-Trudeau au centre-ville sur un tronçon de six kilomètres le long de l'autoroute 20, procède de la même logique. Conçue afin de souligner le 375e anniversaire de Montréal, l'œuvre sera inaugurée l'été prochain. «C'est important que chaque entrée de ville ait une identité, dit Francyne Lord. Quand les gens arrivent dans une ville et qu'ils voient une œuvre d'art, cela change leur perspective.»

Source:
INTER, magazine de l'Université du Québec à Montréal, Vol. 15, no 1, printemps 2017.

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