La poudrière catalane

La doctorante Anne-Marie Pilote commente la crise politique qui secoue l'Espagne.

24 Octobre 2017 à 17H01

Série L'actualité vue par nos experts
Des professeurs et chercheurs de l'UQAM se prononcent sur des enjeux de l'actualité québécoise, canadienne ou internationale.

Des centaines de milliers de Catalans en faveur de l'indépendance s'étaient rassemblés sur la Plaça Catalunya, à Barcelone, dans l'attente des résultats du référendu, le 1er octobre.
Photo :Anne-Marie Pilote et Arnaud Montreuil

La tension a encore monté d'un cran en Catalogne. Environ 450 000 personnes ont manifesté à Barcelone, le 21 octobre dernier, pour protester contre la décision du chef de l'État espagnol, le conservateur Mariano Rajoy, de mettre la Catalogne sous tutelle et de tenir des élections régionales d'ici six mois.

«Des opérations de désobéissance massive sont à prévoir, affirme la doctorante en communication politique Anne-Marie Pilote. Des groupes d’étudiants ont appelé à faire la grève jeudi à Barcelone, une partie des pompiers ont prévenu qu’ils ne reconnaîtraient pas d’autre autorité que celle des institutions catalanes et les deux plus importantes associations indépendantistes, Omnium Cultural et l’Assemblée nationale catalane, ont promis de multiplier les gestes d’éclat.»

L'étudiante et son conjoint Arnaud Montreuil, doctorant en histoire médiévale à l'Université d'Ottawa et à Paris1 Panthéon-Sorbonne, ont séjourné en Catalogne à titre d'observateurs internationaux avant, pendant et après le référendum d'autodétermination tenu le 1er octobre dernier.

Privé de l'appui de l'Union européenne, le chef du gouvernement catalan Carles Puigdemont mise sur la réaction au contrôle par Madrid des forces policières, des finances et des télécommunications pour souder son camp et radicaliser une partie de l’opinion, analyse la doctorante. «Le dirigeant catalan a deux options: proclamer l'indépendance de la Catalogne et être accusé de “rébellion” par l’État espagnol ou reculer et convoquer des élections anticipées, lesquelles, espère Madrid, pourraient dissoudre la majorité parlementaire indépendantiste. Les prochains jours seront déterminants pour l’avenir de la région.»

«Les Catalans ont démontré un calme et un courage exemplaires. Des chaînes humaines se sont formées un peu partout, se transformant en haies d'honneur pour laisser passer ceux qui se prévalaient de leur droit de vote.»

Anne-Marie pilote,

Doctorante en communication politique

Sur le terrain

Les deux doctorants avaient soumis une demande d'accréditation auprès de l'Association des maires indépendantistes de Catalogne pour agir comme observateurs lors des élections. Dépêchés dans la ville de Gérone, un bastion indépendantiste situé à une centaine de kilomètres de Barcelone, ils devaient observer le déroulement du référendum et les risques de débordements.

La question du référendum était clairement formulée: «Voulez-vous que la Catalogne soit un État indépendant sous la forme d'une république?» Photo: Anne-Marie Pilote et Arnaud Montreuil

Dans la nuit précédant le jour du référendum, des familles de Catalans – grands-parents, parents, enfants – ont monté la garde dans des écoles de Barcelone où devait se tenir le scrutin, dans le but d'empêcher des membres de la Guardia civil (police espagnole) d'entrer. «Nous n'avons pas fermé l'œil de la nuit, les hélicoptères de la Guardia tournoyant sans cesse dans le ciel de la capitale catalane, raconte Anne-Marie Pilote. Vers cinq heures du matin, nous sommes partis pour Gérone. Au premier bureau de vote où nous sommes allés, nous avons vu des gens ensanglantés se faire tabasser par des policiers espagnols.»

Ce qui devait être un référendum sur l'indépendance s'est transformé en un référendum sur la démocratie, dit la doctorante. «Malgré la violence de la répression, les Catalans ont tenu à exercer leur droit à l'autodétermination. Ils ont démontré un calme et un courage exemplaires. Des chaînes humaines se sont formées un peu partout, se transformant en haies d'honneur pour laisser passer ceux qui se prévalaient de leur droit de vote.»

Une victoire?

À la fin de la journée du 1er octobre, le Oui avait récolté 90 % des voix. Le taux de participation, toutefois, n'a pas dépassé la barre de 43 %, en raison de la fermeture de plus de 300 bureaux de scrutin par la Guardia. Peut-on parler d'une victoire des forces indépendantistes, compte tenu des conditions dans lesquelles le référendum s'est tenu?

«Le lendemain, il régnait un calme étrange à Barcelone, se souvient la doctorante. Comme si les Catalans avaient le sentiment d'avoir remporté la première manche, tout en sachant que la partie était loin d'être gagnée.»

«Sur les 5 millions de Catalans appelés aux urnes, 2,2 millions se sont prononcés», souligne Anne-Marie Pilote. Omnium Cultural et l'Assemblée nationale catalane, dont les chefs ont été incarcérés le 16 octobre, avaient fixé un plancher d'un million de votes pour que le scrutin soit considéré comme légitime. Pour le gouvernement espagnol, le référendum était illégal. Le président Rajoy a même déclaré qu'il n'y avait pas eu de référendum.

«Le lendemain, il régnait un calme étrange à Barcelone, se souvient la doctorante. Comme si les Catalans avaient le sentiment d'avoir remporté la première manche, tout en sachant que la partie était loin d'être gagnée.»

Love in espagnol

Une semaine plus tard, le 8 octobre, 350 000 personnes ont défilé dans les rues de Barcelone pour exprimer leur soutien à l'unité de l'Espagne, incitant des observateurs à parler de fracture au sein de la société catalane. «Plusieurs manifestants provenaient de différentes régions d'Espagne, note Anne-Marie Pilote. On peut établir un parallèle avec le Love in de Montréal, lors du référendum de 1995, alors que des milliers de gens du Canada anglais s'étaient rassemblés dans la métropole pour exprimer leur attachement au Québec et au Canada. Il n'y a pas de fracture entre les Catalans, mais entre la Catalogne et le reste de l'Espagne.»

La doctorante estime que le référendum n'aurait jamais eu lieu sans la pression exercée par la société civile catalane sur ses représentants au Parlement. «De 2005 à 2015, les politiciens catalans ont très peu parlé d'indépendance et ont plutôt cherché à obtenir davantage d'autonomie. Mais ils se sont heurtés à un mur. Représentant 20 % du PIB de l'Espagne, la Catalogne constitue une force économique majeure dont le gouvernement central ne peut pas se priver.»

Le fantôme de Franco

Les indépendantistes catalans utilisent depuis longtemps des symboles du passé, faisant de leur lutte une revanche contre l'histoire. Le 3 octobre, 700 000 manifestants scandaient dans les rues de Barcelone Dehors les forces d'occupation, cri que les Catalans lançaient à la police militaire franquiste durant les années de dictature (1939-1975). La résistance au franquisme trouve écho jusque dans l'hymne national de la Catalogne, Els Segardors, chant de ralliement des Catalans républicains pendant la guerre civile (1936-1939), qui fut interdit par le régime franquiste.

«Depuis 10 ans, les Catalans éprouvent un sentiment d'oppression, comme sous Franco, tant sur les plans économique et culturel que politique.»

La récupération politique de l'histoire catalane, décrite comme un roman national, bien qu'efficace sur le plan de la communication, ne suffit pas à expliquer la volonté des Catalans d'exercer leur droit à l'autodétermination, croit Anne-Marie Pilote. «La Catalogne doit verser à l'État espagnol une part importante de ses revenus. Dans les écoles primaires et secondaires, le catalan demeure la deuxième langue enseignée. Les demandes d'autonomie de la région sont constamment rejetées par Madrid. Bref, depuis 10 ans, les Catalans éprouvent un sentiment d'oppression, comme sous Franco, tant sur les plans économique et culturel que politique.»

La chercheuse poursuit actuellement un stage doctoral à l'Organisation internationale de la Francophonie, à Paris, dans le cadre du programme «Égalité femmes-hommes». «Ma thèse porte sur les stratégies de présentation de soi dans les médias sociaux, déployées par les femmes députées de l'Assemblée nationale du Québec», précise-t-elle.

Parallèlement à ses recherches, elle continue d'alimenter le blogue qu'elle a créé avec son copain, Punctum Visus, sur lequel ils ont publié plusieurs articles sur la Catalogne, dont certains sont parus dans les pages du Devoir et de La Presse. «Depuis le lancement du blogue, le nombre de visiteurs est passé d'une cinquantaine à plus de 700 par jour, dit Anne-Marie Pilote. Nous avons aussi reçu plusieurs demandes d'entrevues de la part de médias en France et au Québec. Passionnés par l'actualité politique internationale, notre objectif est de partager nos réflexions et de présenter des points de vue susceptibles de stimuler le débat public autour d'enjeux collectifs.»

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