La LSQ dans les étoiles !

Des Uqamiens travaillent à la création d'un lexique astronomique en langue des signes québécoise.

30 Octobre 2017 à 13H18

La Voie lactée est l'un des quelque 50 concepts astronomiques pour lesquels les chercheurs tentent de créer un signe en LSQ.Photo: iStock

Il y a parfois de ces projets qui surgissent comme une pluie d'étoiles filantes et qui réjouissent franchement leurs protagonistes. C'est le cas de celui qui occupe ces temps-ci les professeurs Pierre Chastenay, du Département de didactique, et Anne-Marie Parisot (Ph.D. linguistique, 03), du Département de linguistique. Les deux chercheurs collaborent à la création d'un lexique en langue des signes québécoise (LSQ) pour désigner une cinquantaine de concepts en astronomie.

Membre de l'Union astronomique internationale (UAI), Pierre Chastenay participe à un groupe de travail sur l'inclusion. «Nous nous intéressons entre autres à l'éducation de publics qui ne sont pas ou peu servis par les systèmes scolaires habituels, tels que les personnes en situation de handicap ou les personnes vivant dans des camps de réfugiés», explique-t-il.

Par exemple, l'une de ses étudiantes à la maîtrise en éducation, Diane Bouthillier (B.Ed. enseignement en adaptation scolaire et sociale, 90), s'intéresse à l'enseignement des concepts astronomiques à des élèves non-voyants. «Cela peut paraître contre-intuitif, car ils ne voient pas le ciel, mais plusieurs phénomènes astronomiques sont basés sur des choses que l'on ne voit pas ou ne perçoit pas, souligne le professeur. Il faut se représenter dans notre tête les dynamiques à l'œuvre pour comprendre les phénomènes, comme les phases de la lune ou les saisons.»

Avec ses collègues de l'UAI, Pierre Chastenay s'est aperçu que la LSQ manquait de vocabulaire pour désigner certains phénomènes astronomiques. «J'ai fait une recherche pour voir qui pourrait m'aider à développer ce lexique au Québec et j'ai appris que l'une des spécialistes de la LSQ était à l'UQAM», raconte l'astronome.

«Il existe en LSQ des signes pour les termes de base comme planète, soleil, lune, Mars et étoile, mais le lexique spécialisé en astronomie n'a pas été développé comme a pu l'être, par exemple, celui en communication avec les travaux de Véronique Leduc, une professeure sourde récemment embauchée à l'UQAM.»

Anne-Marie Parisot

Professeure au Département de linguistique

Anne-Marie Parisot a accepté de s'impliquer dans l'aventure et elle a pris connaissance des concepts proposés par son collègue: astéroïdes, comète, équinoxe d'automne (de printemps), Big Bang, constellation, exoplanète, galaxie, éclipse lunaire (solaire), année-lumière, orbite, solstice d'été (d'hiver), étoile binaire, Voie lactée... «Il existe en LSQ des signes pour les termes de base comme planète, soleil, lune, Mars et étoile, mais le lexique spécialisé en astronomie n'a pas été développé comme a pu l'être, par exemple, celui en communication avec les travaux de Véronique Leduc, une professeure sourde récemment embauchée à l'UQAM», explique la linguiste, qui est directrice du Groupe de recherche sur la LSQ et le bilinguisme sourd. Les chercheurs de cette unité de recherche pionnière au Québec, créée en 1988, collaborent étroitement avec la communauté LSQ.

Trois signeurs natifs

Anne-Marie Parisot n'a pas eu de difficulté à recruter trois «signeurs» LSQ pour ce projet collaboratif: le doctorant en linguistique Darren Saunders (M.A. linguistique, 16), l'enseignant Michaël Lelièvre (B.A. linguistique, 96), de l'école primaire Gadbois, et la formatrice Sonia Dubé-Arnaud (B.A. sciences du langage, 01), de l'école secondaire Lucien-Pagé. Amélie Voghel (Ph.D. linguistique, 17), chargée de cours au Département de linguistique, complète l'équipe, qui a amorcé ses travaux au printemps dernier.

«Darren est un signeur natif de la langue des signes britannique (BSL) et la LSQ est sa langue seconde, tandis que Michaël et Sonia sont des signeurs natifs de la LSQ, c'est-à-dire que ce sont des enfants de parents sourds, précise-t-elle. Seulement 10 % environ des quelque 8000 signeurs de la LSQ ont des signeurs natifs.»

La culture se transmet habituellement par le père et la mère, mais dans certaines communautés, comme celle des sourds, ce n'est pas toujours possible. Les adultes sourds n'ont pas nécessairement des enfants sourds et les enfants sourds ne proviennent pas nécessairement de parents sourds, explique Anne-Marie Parisot. «C'est pourquoi certaines personnes, dont plusieurs professeurs, ont un statut de passeurs au sein de la communauté sourde. Elles se sentent investies de la mission de transmettre la culture sourde aux plus jeunes, comme c'est le cas pour nos deux enseignants, qui sont des leaders culturels respectés dans leur milieu.»

Création linguistique

Pierre Chastenay avoue en riant que le projet lui a «complètement échappé». «L'équipe réunie par Anne-Marie s'est approprié les 50 termes du lexique et ils ont amorcé le travail sur les chapeaux de roue, avec un enthousiasme contagieux», se réjouit-il. «Avec ses habiletés de vulgarisateur, Pierre nous explique les concepts et nous pouvons ensuite travailler sur la création des signes en regard des règles de bonne formation du lexique en LSQ», précise la linguiste, pour qui cette entreprise aurait été impossible sans l'apport de son collègue astronome.

Deux propositions pour «Voie lactée» en LSQ

Sonia Dubé-Arnaud signe le point de vue interne, c'est-à-dire la vue que nous avons sur la Voie lactée:
https://vimeo.com/238824364

Darren Saunders signe le point de vue externe:
https://vimeo.com/238824476

On ne créé pas un signe à partir de rien. «Une langue est un système ultra économique, qui fonctionne sur la base d'un petit ensemble d'unités à partir duquel on peut créer des mots, ou des signes, à l'infini, poursuit Anne-Marie Parisot. C'est vrai avec les 36 sons de base du français comme avec les trois constituants majeurs en langue des signes, soit le lieu d'articulation du signe, le mouvement et la configuration manuelle, auxquels s'ajoutent des constituants mineurs comme le contact, l'orientation, l'arrangement des mains et le comportement non manuel.»

Ces constituants sont particulièrement intéressants, car plusieurs phénomènes astronomiques sont dynamiques, fait remarquer Pierre Chastenay. «Prenons une comète. C'est une "boule de neige sale", composée de roche, de poussière et de gaz gelés, qui mesure la taille d'une montagne, soit une dizaine de kilomètres. Dès que son noyau glacé s'approche du soleil, la chaleur fait fondre la glace en surface et cela créé une queue. C'est à ce moment qu'elle devient visible. C'est un phénomène hautement dynamique. Or, il est possible en LSQ de le désigner en donnant de l'information sur la façon dont il se déploie dans le temps et dans l'espace. N'est-ce pas merveilleux?»

«Une de mes préoccupations est effectivement que les signes proposés ne puissent pas être à l'origine de conceptions alternatives ou de conceptions erronées, ce qui pourrait entraîner par la suite des blocages dans l'apprentissage des concepts astronomiques.»

Pierre Chastenay

Professeur au Département de didactique

Dans certains cas, il s'agira aussi de remettre les pendules à l'heure. «Le cas de l'expression Big Bang est vraiment intéressant, note Anne-Marie Parisot. Cet emprunt à l'anglais, désormais passé en français, contient l'idée d'une cassure, de quelque chose qui explose, qui cesse. Mais comme Pierre nous l'expliquait, c'est un phénomène qui s'étire, c'est le début de quelque chose: l'expansion de l'univers. Le mot ne représente pas bien le phénomène, mais, en LSQ, on peut concevoir un signe qui le fera!»

«Une de mes préoccupations est effectivement que les signes proposés ne puissent pas être à l'origine de conceptions alternatives ou de conceptions erronées, ce qui pourrait entraîner par la suite des blocages dans l'apprentissage des concepts astronomiques», souligne Pierre Chastenay.

Anne-Marie Parisot insiste, de son côté, pour que les propositions respectent les critères de la langue. Pas question, par exemple, de juxtaposer les signes existants pour "planète" et pour "naine", car cela ne représenterait pas le concept adéquatement. Il faut comprendre le phénomène et proposer ensuite des signes rattachés à des éléments linguistiques propres à la LSQ.»

Une langue à part entière

Contrairement à ce qu'on pourrait croire, la LSQ a peu à voir avec la langue des signes française (LSF), précise Anne-Marie Parisot. «La LSQ partage des traits linguistiques de forme avec la LSF et avec la langue des signes américaine (ASL) pour des raisons historiques – au XIXe siècle, les religieux qui enseignaient aux garçons sourds sont allés en France pour apprendre la LSF et les sœurs Gadbois, qui enseignaient aux jeunes filles sourdes, sont allées se former aux États-Unis. La LSQ s'est développée à partir de cette hybridation, mais elle possède aujourd'hui des spécificités culturelles qui en font une langue autonome à part entière, bien vivante et en constante évolution.»

À la communauté de trancher

Dans le cadre de ce projet, les spécialistes de la LSQ créent plusieurs propositions pour un même concept astronomique. Une étudiante à la maîtrise en linguistique, Laurence Gagnon, suit l'évolution du projet. «Elle documente la démarche de création et se penchera sur l'acceptabilité des termes proposés auprès de différents signeurs LSQ répartis dans trois groupes d'âge: des enfants, des adolescents et des adultes, précise Anne-Marie Parisot. C'est à l'usage que les bons signes se révéleront et que les signeurs se les approprieront.»

«Notre objectif est de permettre aux enseignants d'utiliser des signes acceptés et reconnus par la communauté LSQ, dont la signification est bien définie et qui deviendront des outils de communication favorisant les apprentissages chez les élèves», ajoute Pierre Chastenay.

Les signes qui seront ultimement acceptés seront versés à la base de données de l'Union astronomique internationale, qui renferme déjà ceux créés dans une quinzaine de langues des signes à travers le monde. «C'est rare, comme linguiste, d'assister à une démarche de création comme celle-là!», conclut fièrement Anne-Marie Parisot.

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