Danger: voitures enfumées

Les enfants de milieux défavorisés risquent davantage d'être exposés à la fumée du tabac dans une voiture.

9 Janvier 2017 à 16H12

Photo: iStock

Amorcée il y a un peu plus de 20 ans, la lutte contre le tabagisme s'avère efficace. Dans les années 1990, près de 40 % des Québécois fumaient. Les dernières données de Statistique Canada indiquent qu'en 2014, ce nombre avait chuté à 19,6 %. «L'usage du tabac est encore le premier facteur de risque de mortalité évitable dans les pays industrialisés», note toutefois Annie Montreuil, chercheuse à l'Institut national de santé publique du Québec (INSPQ) et professeure associée au Département de psychologie.   

Les multiples interventions mises en place par le gouvernement québécois – interdiction de fumer dans les espaces publics, incluant les bars et les restaurants – ont eu des effets bénéfiques pour prévenir l'initiation au tabac chez les jeunes, pour encourager et soutenir les fumeurs à cesser de fumer et pour protéger les non-fumeurs de l'exposition à la fumée de tabac. «On réalise toutefois que ces interventions ont eu moins d'impact auprès de certaines populations où l'on retrouve les plus grandes proportions de fumeurs, notamment en milieux défavorisés», souligne Annie Montreuil. Les données d'enquête indiquent en effet que les enfants de ces milieux sont plus exposés à la fumée de tabac dans les lieux privés – au domicile et dans les voitures – que les enfants de milieux favorisés. «L'exposition à la fumée de tabac est particulièrement nocive dans les voitures car la concentration de particules fines toxiques y est très élevée», explique la chercheuse.

Collecte de données novatrice

En collaboration avec des collègues de l'INSPQ et des chercheurs universitaires québécois et américains, Annie Montreuil a élaboré un protocole afin de mesurer la fréquence d'exposition des enfants à la fumée de tabac dans une voiture à partir d'observations réalisées à des intersections de la région montréalaise.

L'originalité de la recherche se situe dans la collecte des données. Un expert en géographie de la santé de l'INSPQ a croisé les résultats de trois enquêtes afin de sélectionner les intersections où poster des observateurs. «Il s'agit de l'Enquête Origine-Destination, qui fournit tous les déplacements en voiture des individus d'un ménage au cours de la dernière semaine, de l'Enquête sur la santé dans les collectivités canadiennes, qui établit la proportion de fumeurs dans un quartier, et des données du recensement concernant le niveau de défavorisation des quartiers», précise Annie Montreuil. Une modélisation a permis d'identifier et de sélectionner 100 intersections achalandées aux heures de pointe du matin et du soir dans la région montréalaise.

Neuf observateurs ont été formés pour effectuer la cueillette de données à ces intersections durant deux mois, de septembre à novembre. «Pour chaque voiture où se trouvait un enfant de moins de 16 ans, ils notaient si quelqu'un fumait dans la voiture et ils relevaient le numéro de la plaque d'immatriculation», précise Annie Montreuil.

L'échantillon de données recueillies comporte 20 922 voitures. «Nous avons transmis tous les numéros de plaque à la Société de l'assurance automobile du Québec (SAAQ). À partir de la plaque, la SAAQ peut déterminer le code postal du propriétaire de chaque véhicule. Ce code postal a été associé à l'indice de défavorisation du quartier de résidence. La SAAQ nous a donc retourné un fichier qui associait uniquement les numéros de plaque à un chiffre de 1 à 5, 5 étant un quartier très défavorisé», explique Annie Montreuil.

Des modifications… sur le tard!

Puisqu'il y a de moins en moins de fumeurs, à peine 0,7 % des 20 922 véhicules avec un enfant à bord était occupé par un adulte qui fumait. Grâce à l'indice fourni par la SAAQ, les chercheurs ont tout de même pu établir que les enfants des quartiers défavorisés avaient trois fois plus de risque d'être exposés à la fumée de tabac dans une voiture.

«Au moment où nous avons réalisé cette étude, à l'automne 2011, le Québec était la seule province canadienne où il était permis de fumer dans une voiture en présence d'un enfant de moins de 16 ans, note Annie Montreuil. Nous étions convaincus à l'époque que des modifications à la Loi sur le tabac allaient être apportées dans les mois suivants, mais ce ne fut pas le cas. Nous avons transmis nos résultats au gouvernement en 2013, mais l'élection d'un nouveau gouvernement en 2014 a retardé le processus.»

La Loi sur le tabac a finalement été modifiée en novembre 2015 et l'interdiction de fumer dans une voiture en présence d'un enfant de moins de 16 ans est en vigueur depuis mai 2016, tout comme l'interdiction de fumer sur les terrasses de bars et de restaurants, les terrains sportifs,  les terrains de jeux et les camps de vacances. Depuis novembre dernier, il est également interdit de fumer à l'extérieur, dans un rayon de neuf mètres, de toute porte et de toute fenêtre qui s'ouvre et des prises d'air communiquant avec un lieu fermé où il est interdit de fumer.

Les résultats de l'étude dont Annie Montreuil est la première auteure ont été publiés l'automne dernier dans Tobacco Control, l'une des revues phares de la lutte au tabagisme au niveau international.

Diplômée du doctorat en psychologie, Annie Montreuil collabore également avec le professeur Richard Bourhis sur l'Enquête canadienne sur le tabac, l'alcool et la drogue chez les élèves. Cette recherche, financée par Santé Canada, est réalisée aux deux ans dans chaque province canadienne.

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